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Le modèle américain est un repoussoir

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A quelques exceptions près, j'ai tendance à me méfier des banquiers. L'insistance avec laquelle certains d'eux soulignent les gains qu'ils procurent à leurs clients m'a toujours semblé jouer le rôle d'un rideau de fumée destiné à cacher leurs propres gains. Un peu style "Bal des vampires", lorsque les prédateurs s'habillent du dernier chic pour masquer leurs sombres intentions.

La pub de l'ex-Crédit lyonnais - LCL désormais depuis qu'il a été racheté par le Crédit agricole - me met hors de moi : voir Lambert Wilson acquiescer béatement quand la voix off d'un banquier qui prend bien soin de ne pas se montrer lui demande "Alors, heureux ?", pendant que le même LCL est en train de virer 3.500 salariés me paraît indécent. Sans compter que les bénéfices de LCL (680 millions d'euros en 2006) ne serviront jamais à rembourser les contribuables qui ont déboursé, par Etat interposé, 15 milliards d'euros pour éponger les frasques de certains des précédents dirigeants.

Eh bien, le 11 septembre dernier, une lecture m'a quasiment réconcilié avec la profession tout entière. Un banquier, Jérôme Guillet, signait une remarquable tribune dans Le Monde, que je vous conseille d'aller voir (1). En substance : la France connaît depuis dix ans une moindre croissance que les Etats-Unis. Mais, aux Etats-Unis, les revenus supplémentaires issus de cette croissance plus forte ont été entièrement captés par le centième, voire le millième le plus riche de la population, si bien que, pour les 99% de la population, l'évolution a été plutôt moins bonne qu'en France. Et même franchement moins bonne pour les plus pauvres, comme en témoignent un taux de pauvreté infantile triple du nôtre et une mortalité infantile en progression. Quant à l'emploi, il progresse désormais plus vite de ce côté-ci de l'Atlantique que de l'autre côté (ou même de l'autre côté du Channel). Et si le chômage est plus élevé chez nous, cela tient en partie au fait que davantage d'adultes sont inactifs aux Etats-Unis (2), donc n'apparaissent pas dans les statistiques du chômage.

Ces données, ou des données similaires, Alternatives Economiques les a souvent rappelées (3) : la richesse du pays le plus riche cache des misères pires que les nôtres, et la grande majorité de la population bénéficie fort peu des retombées d'une croissance plus forte que la nôtre. Au point qu'on peut légitimement se demander si le jeu en vaut la chandelle lorsqu'on ne fait pas partie des happy few qui touchent le jackpot. En conclusion de son article, Jérôme Guillet écrit : "Les riches aux Etats-Unis mènent - et gagnent - la lutte des classes. Il serait temps de noter qu'ils n'agissent pas dans l'intérêt de tous, mais uniquement dans le leur."

Entre 1990 et 2005, le dixième le plus défavorisé de la population y a vu son revenu stagner en dollars constants (il n'a progressé en moyenne que de 45 dollars par an) alors que le vingtième le plus favorisé a bénéficié d'une augmentation moyenne de 1.920 dollars par an : le deuxième critère de justice de Rawls (qui indique que les inégalités sont justes seulement si elles permettent aux plus pauvres de voir leur sort s'améliorer) n'y est pas respecté. A titre de comparaison, en France, le revenu (après impôts et en euros constants) du dixième le plus défavorisé a progressé de 116 € par an et par personne entre 1990 et 2004, tandis que le revenu du vingtième le plus favorisé a progressé de 321 € par an et par personne : chez nous, ce sont les riches qui ont le plus "souffert" de l'écart de taux de croissance entre les deux pays, et on comprend qu'ils aspirent à desserrer les freins.

Le modèle américain se révèle aussi un repoussoir dans un autre domaine : entre 1990 et 2004, la croissance économique s'y est accompagnée de l'émission supplémentaire de 505 millions de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, contre une réduction de 40 millions de tonnes par an en moyenne pour la même période en France. Franchement, quelqu'un pourra-t-il m'expliquer quel sens peut avoir une croissance qui n'améliore que le sort des riches et qui bousille la planète ?

Est-ce à dire que tout va bien en France et qu'il faut surtout ne rien changer ? Certainement pas, mais ce n'est pas du côté des Etats-Unis que se trouve la voie. Et si la commission Attali, qui planche actuellement sur les freins à la croissance, doit apporter quelque chose, ce n'est pas en prenant modèle sur ce pays. Les Etats Unis nous apprennent plutôt ce qu'il ne faut pas faire.

(1) Une version plus longue, avec graphiques, figure sur European Tribune
(2) Rappelons que, selon les données sociales de l'OCDE, il y avait 88 détenus pour 100.000 habitants en France en 2006 contre 738 aux Etats-Unis. Autrement dit, 0,7% de la population est détenue aux Etats-Unis, ce qui doit représenter environ 1,5% de la population d'âge actif, contre 0,2% chez nous.
(3) Dans le n°133 (février 2007) de La Lettre de l'insertion, j'ai comparé les taux de pauvreté américain et français. En raisonnant en parité de pouvoir d'achat, ils sont nettement plus élevés chez eux que chez nous, où ce n'est pourtant pas très brillant. Et ceci malgré un pouvoir d'achat moyen supérieur de 37% à la moyenne française.

Denis Clerc pour Alternatives Economiques

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Mis à jour ( Mercredi, 03 Octobre 2007 01:22 )  

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