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De l'urgence de contruire un nouveau modèle social

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Voici l'excellente interview du socio-économiste Bernard PERRET parue dans Télérama (N°2926 du 8 février 2006 - page 23) au sujet du contrat première embauche, de l'extension de la précarité, du corporatisme syndical, et de la nécessité de repenser notre contrat social face à la mondialisation économique.

Comment expliquez-vous la mobilisation autour du CPE alors que l'adoption à l'automne du CNE n'avait pas suscité de telles vagues ?
Le CNE concernait l'embauche dans les entreprises de 20 salariés au plus, qui offrent majoritairement des emplois peu qualifiés. Le fait qu'il n'y ait pas eu à l'époque de grandes protestations illustre un non-dit : depuis des années, dans la société française, les mesures de flexibilité sont supportées par les moins qualifiés, et notamment les plus jeunes. Ces derniers jours, si la mobilisation se fait plus forte, c'est que le CPE concerne tous les moins de 26 ans, y compris les jeunes diplômés, les enfants des classes moyennes. On pourrait voir un côté positif à ce contrat : tous les jeunes sont désormais logés à la même enseigne.

Mais la précarité épargne toujours de larges couches de salariés ?
Des blocs entiers de la population veulent bien du changement économique, mais refusent d'en subir les conséquences : ce sont essentiellement les employés des grandes entreprises et ceux du secteur public. Ils bénéficient d'emplois garantis, d'avancement à l'ancienneté, et retardent autant que possible toute évolution qui leur serait défavorable. Et ils ont du pouvoir ! Voyez le nombre de députés et de ministres issus de la fonction publique. Du coup, la flexibilité en France se développe de manière hypocrite : elle pèse essentiellement sur les travailleurs les moins qualifiés et les petites entreprises. Les 35 heures ont renforcé le phénomène : dans les administrations et les grandes entreprises, les salariés ont obtenu des jours de congé supplémentaires. Dans les petites entreprises, ni salaires élevés, ni avantages sociaux, ni formations...

Un certain nombre de jeunes disent : "Le CPE, c'est mieux que rien"...
Mais il ne résoud rien ! On reste dans la logique qui consiste à faire peser le poids de la flexibilité sur une catégorie particulière de travailleurs plutôt qu'à revoir l'ensemble de notre contrat social. Depuis 25 ans, face au chômage, on procède par dérogations, création d'emplois atypiques, "emplois aidés" dans le secteur marchand, "contrats emploi solidarité" dans le secteur non marchand. A quoi il faut ajouter les contrats d'insertion et les stages, dont l'abus a été dénoncé par le récent mouvement des stagiaires. Des contrats dérogatoires de ce style, il y en a eu des dizaines. Cela aboutit à un système lourd, illisible, et surtout inefficace.

Ces mesures sont pourtant présentées par les hommes politiques comme des formules magiques...
L'emploi est le domaine des effets de manche et des fausses trouvailles. La première honnêteté consisterait à reconnaître qu'il ne va pas y avoir de croissance forte, donc de création massive d'emplois, même si les départs en retraite vont améliorer un peu la situation. La gauche et la droite sont complices. Chacune jouant à défaire ce que l'autre a fait, elles ne travaillent pas sérieusement à inventer un nouveau compromis social. Cela aboutit au pire : une société très flexible, inégalitaire et opaque.
Nous ne pourrons avancer que si nous travaillons à résoudre la contradiction suivante : d'un côté, des entreprises qui veulent de la fluidité car elles opèrent dans un monde économique instable, sur des marchés qui peuvent évoluer très vite ; de l'autre, des salariés qui demandent de la stabilité car, pour avoir un appartement, une vie "normale", il faut des revenus stables. Comment définir un compromis viable, un nouveau modèle ? C'est la vraie question. Or, jusque dans nos comportements individuels, nous ne l'abordons pas franchement. Comme consommateurs, par exemple, nous voulons pouvoir changer d'opérateur de téléphonie, nous nous précipitons sur des pantalons chinois à 3 euros, etc… Et nous voulons croire que ce mode de consommation est sans effet sur l'organisation du monde !

C'est un peu la poule et l'œuf. Les salariés vont vous répondre que s'ils achètent le moins cher possible, c'est parce qu'ils sont de plus en plus précaires et mal payés.
Oui, mais il faut mesurer les conséquences de nos actions. Chacun d'entre nous, en tant que consommateur, bénéficie de l'intensification de la concurrence - que l'on pense à la révolution des télécommunications - sans se soucier des contraintes qu'elle induit sur les travailleurs qui fabriquent ce qu'on achète.

Les Danois, eux, ont travaillé la question du compromis social. Leur fameuse "flexi-sécurité" qui laisse les employeurs libres d'embaucher et de licencier, mais qui accompagne par un vrai suivi social le parcours des salariés, est-elle une voie à explorer ?
C'est un système tout de même assez autoritaire, il faut le dire. Si vous êtes cuisinier et que seule la menuiserie embauche, on va vous demander de vous reconvertir sans état d'âme, et vite. Reste que le Danemark dispose de structures sociales et politiques que nous n'avons pas, du moins pour l'instant, pour lutter contre les effets négatifs de la mondialisation : des salariés syndiqués à 80%, des partenaires sociaux qui ont l'habitude d'agir et de travailler ensemble, de négocier. Le modèle danois a le mérite de fixer les règles du compromis : une grande flexibilité, oui, mais assortie d'une garantie de continuité de droits sociaux et de revenus. En France, les propositions ne manquent pas sur la manière de "sécuriser" les parcours professionnels. La CGT, par exemple, a repris l'idée d'une "sécurité sociale professionnelle". Mais les syndicats sont minoritaires et divisés.

Est-ce pour cela qu'on ne peut construire un autre modèle social ?
Le profil des responsables syndicaux, issus des métiers les plus qualifiés et surtout de la fonction publique, les pousse à défendre les points de vue des classes moyennes, des détenteurs d'un emploi stable. Quand ils protestent contre la flexibilité, c'est ce monde bien garanti qu'ils défendent. Les employés à temps partiel, les ouvriers devenus précaires (...et les chômeurs ! ndlr) ? Personne ne les représente. Le plus grand service à rendre à la société française serait donc de lui faire comprendre comment elle est "fabriquée", si j'ose dire : avec ce corporatisme qui la fonde et organise la protection des plus protégés, et d'eux seuls. Comme un cercle vicieux.

Quelle évolution possible ?
Une flexibilité négociée, avec des médiations : vous pouvez être viré du jour au lendemain, mais pas sans concertation. Il y a dans l'entreprise des instances de négociation, qui peuvent examiner les dossiers et protéger les salariés contre l'arbitraire. Il faut reconnaître aux Anglo-Saxons un mérite : ils croient aux vertus éthiques de leur système. Ils sont convaincus que le marché, la concurrence, c'est juste, parce que tout le monde a sa chance, et la responsabilité individuelle est encouragée par l'éducation. En France, on présente les changements économiques comme une fatalité que les pauvres doivent accepter pour que les riches puissent continuer à vivre tranquilles. C'est insupportable. Il faut sortir de ce libéralisme honteux et défensif pour affronter collectivement la contradiction entre un système économique que nous ne pouvons plus rejeter, et notre idéal de vie en société !

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Mis à jour ( Vendredi, 10 Février 2006 05:25 )  

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