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Tous désemparés face au chômage !

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Savourez cette chronique de Roger-Pol Droit, journaliste, écrivain et chercheur au CNRS, qui brosse avec commisération le désarroi des chômeurs. Pour une fois qu'on ne leur crache pas dessus, autant en profiter.

Inutile de faire les malins. Face à la montée régulière du chômage, au récent doublement des prévisions pour 2012, au seuil prochain des 3 millions de sans-emploi auxquels s'ajoutent au moins 1,5 million de sous-employés, nous sommes tous désemparés. Les politiques peuvent tenter d'aligner promesses et mesures, elles ne peuvent agir qu'à la marge. Sinon, il n'y aurait pas de quoi enrager de tristesse. On sait d'ores et déjà qu'au désastre présent s'ajouteront des jours plus noirs encore. Et de nouveaux désarrois.

Les premiers désemparés sont évidemment ceux que frappe, jour après jour, cette effroyable mort sociale. Sans qu'ils y soient pour rien. Victimes inéluctables qui veulent juste travailler, avoir une vie simplement normale, un logement, des moyens pour élever les enfants, un horizon. Et qui se retrouvent, du jour au lendemain, dans l'enfer et la panique, à compter chaque euro, dans l'impossibilité de payer le loyer, l'électricité ou la cantine des petits. Qui doivent renoncer, heure par heure, à une habitude, un petit rien, devenus trop coûteux. Dans l'inquiétude, continûment.

Face à ce flot montant de misères et d'angoisses, face à ces abandons, colères, désespoirs et dépressions, face à tant de silences et de hontes tues, la philosophie, elle aussi, se retrouve très désemparée. Autrement, cela va sans dire, mais réellement. Car il n'est nul recours dans son héritage qui puisse vraiment servir. Dira-t-on aux chômeurs de se faire stoïciens ? Ou d'aller, comme Diogène, vivre dans un tonneau ? Ou encore de se mettre à lire «De la consolation de la philosophie» de Boèce ? Ce serait obscène plus encore qu'inutile. Au drame social quotidien, il n'est aucun remède qui vaille dans la maison des sages.

Mais on n'y trouve pas non plus d'outils intellectuels permettant de se saisir vraiment, par la pensée, des emplois détruits, du travail absent, du sentiment d'être inutile. Allons donc expliquer aux chômeurs que Kant considère le travail comme la réalisation des capacités humaines, que Hegel y voit la possibilité pour l'homme de se construire en façonnant le monde, et que Marx le juge aliéné. Allons donc exposer les arguments de Nietzsche, pour qui le travail s'est transformé en instrument de maintien de l'ordre, ou bien débiter ces belles phrases de Bergson expliquant qu'Homo sapiens est d'abord «faber», artisan avant tout, transformant le monde de ses mains.

Tous ces beaux esprits, décidément, parlaient d'autre chose et ne donnent aucune prise sur ce qui se passe de nos jours. Cela ne saurait évidemment empêcher des philosophes de s'engager dans des luttes, de prendre parti, d'être au combat, de mille manières diverses, contre les fléaux de l'exclusion sociale. Mais il ne faut pas se leurrer : contre le chômage, ils combattront en tant que citoyens, non en tant que philosophes. La philosophie, à ce sujet, nous laisse bien démunis.

Le mieux qu'on puisse faire : empêcher la froide raison de nous glacer le sang. Ne pas pouvoir dire, en face d'un homme souffrant : «Péris si tu veux, je suis en sûreté». On aura reconnu Rousseau, qui fustigeait le sommeil tranquille du philosophe : «On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; il n'a qu'à mettre ses mains sur ses oreilles et s'argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l'identifier avec celui qu'on assassine». Que nous soyons philosophes ou non, il y a sous nos fenêtres des gens que le chômage détruit. Inutile de se boucher les oreilles avec chiffres, courbes, statistiques… ces innombrables raisons toutes mauvaises parce que trop bonnes.

On tendra donc l'oreille vers cette multitude éparse de cris étouffés, de gémissements feutrés, de drames que couvre le silence. A défaut de pouvoir y mettre un terme — ni magiquement ni réellement —, on reconnaîtra au moins, dans un premier temps, être réellement désemparé par cette souffrance. Avant de se dire qu'elle porte la révolte, comme la nuée porte l'orage.

(Source : Les Echos)


NDLR : Dans la foulée, ces deux commentaires que nous reprenons ici...

« Oui, et ?
Et alors le chômage est non seulement un fléau, mais aussi un "bien" : il tue les revendications salariales individuelles, fait baisser les rassemblements syndicalistes et amène chaque personne à se considérer en tant qu'individu, donc désarmé face aux système, donc incité à ne pas se révolter.
Combien de quinqua qui baissent la tête pour ne pas être licenciés ?
Combien de jeunes acceptant des conditions touchant à l'esclavage pour avoir un job ?
Combien de femmes pouvant difficilement repousser les avances sur le lieu de travail pour ne pas être virées ?
Et même renonçant à la maternité pour avoir une carrière ?

Si le chômage avait réellement été un fléau, il aurait été vaincu. Mais le pouvoir économique en a décidé autrement, car ça l'arrangeait. Donc le chômage restera. » (PSylvain)

« Ceux — et en première ligne nos hommes politiques — qui insultent les chômeurs en les traitant d'assistés ne sont visiblement pas du tout DÉSEMPARÉS face au chômage. Comme l'a dit PSylvain, le chômage, au contraire, ça les arrange ! Il est voulu et organisé. Au lieu de lutter contre lui, on lutte contre les chômeurs.

Cet article plein de compassion est bien sympathique, mais je signale en passant qu'au-delà de la philosophie — qui peut être, quoique vous en disiez, une forme de remède pour les mieux armés intellectuellement —, le soutien psychologique est, lui aussi, totalement inexistant. Il existe des consultations sur la souffrance au travail, réservées… aux salariés. La souffrance des sans emploi est niée, rien n'est prévu pour eux car ils sont considérés comme des parias. » (Sophie123456)

Mis à jour ( Mardi, 07 Février 2012 23:09 )  

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