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Apprendre à bien vivre son exclusion professionnelle

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Aux Trente Glorieuses (de 1945 à 1973) ont succédé les Quarante Calamiteuses qui ont laminé la «Valeur Travail», réduite à peau de chagrin, à laquelle s'accrochent les nostalgiques d'un temps révolu.

(Suite de l'Épisode 6)… Par ses discours et promesses, les électeurs ont cru que Nicolas Sarkozy serait l’homme du décloisonnement, celui qui ferait sauter les verrous, celui qui lancerait des passerelles et remettrait en marche l’ascenseur social. Sous son règne, les plus méritants pourraient alors s’élever et les moins entreprenants redescendre d’un ou deux échelons.

Malheureusement, dans les heures qui ont suivi son élection, nos concitoyens ont constaté que la France de Sarkozy serait celle de ses prédécesseurs… en pire !

Avec Sarkozy, la Neuilly-sur-Seine richissime et arrogante a renforcé son emprise sur la France. Les conflits d’intérêt de nos gouvernants ont, chaque semaine, fait la Une du Canard Enchaîné, quand ce n’était pas les dérives bling-bling de certains de nos élus, plus soucieux de leur apparence vestimentaire dans les cocktails mondains que de leur présence sur les bancs du Parlement européen (n'est-ce pas Rachida ?).

La République irréprochable qu’appelait de ses vœux Nicolas Sarkozy pendant sa campagne électorale n’aura pas survécu aux premiers mois de son quinquennat. Et la valse des ministres épinglés pour leurs agissements contestables, voire délictueux, a précipité nombre d’entre eux dans les oubliettes de l’Histoire, sur un rythme effréné. Certains que l’on disait «incorruptibles», «droits dans leurs bottes», ont été rattrapés par des affaires dans lesquelles ils se sont empêtrés lamentablement. Plus récemment, le gouvernement socialiste a lui aussi été copieusement éclaboussé par l’affaire Cahuzac qui illustre plus sûrement que de fastidieuses démonstrations les propos à venir.         

Par ces mots, abondons-nous dans le sens du «Tous Pourris», synonyme de populisme malsain qui réunit les extrêmes de gauche et de droite dans la stigmatisation d’élites politiques et économiques corrompues, prêtes à tout pour s’enrichir et s’accaparer une part toujours plus grosse du gâteau. Tel n’est pas notre leitmotiv. Cependant, quand le pot de confiture est à portée de main, difficile de ne pas y plonger les doigts, que l’on soit désargenté ou riche et puissant. D’autant que, pour les seconds, le pot est encore plus appétissant, plus tentant… même quand on a l’estomac calé depuis longtemps. Fermons la parenthèse.

Ce que nous dénonçons ici est, avant tout, le double langage tenu par ces donneurs de leçon. Celui qui fustige ces Français passéistes, qui se refuseraient à tout effort, qui s’arc-bouteraient sur leurs sacro-saints acquis sociaux, sur leurs 35 heures, leurs congés payés et leur retraite à 60 ans, ces profiteurs de la protection sociale, ces fraudeurs potentiels. Et celui qui glorifie la fibre réformatrice d’une élite dirigeante plus conservatrice encore que ne le sont ses administrés et ses employés.

Les années 90 et 2000 marquent un retour à la Lutte des Classes, revisitée cette fois par les penseurs de l’ultralibéralisme, clamant sans vergogne que les réformateurs, les avant-gardistes, les progressistes, ceux qui œuvrent pour le bien-être collectif, se trouvent dans le camp des nantis et des possédants. Quand les conservateurs et réactionnaires se comptent dans les masses laborieuses qui se refusent obstinément à tout changement. La propagande distillant au plus profond de la société cette contrevérité n’a jamais été aussi pesante, aussi dévastatrice. Elle se répand partout, en France comme en Grèce, en Espagne, en Allemagne… Et demain en Chine, quand les mouvements sociaux s’y développeront pour obtenir de meilleures conditions de travail et de rémunération.

Le mensonge est énorme. «Répété 1.000 fois, il devient une vérité !», s’en glorifiait Joseph Goebbels, ami intime d’Adolf Hitler et ministre de la Propagande nazie. Le mensonge contemporain qui oriente les politiques économiques et sociales d’un nombre croissant de pays occidentaux se fonde sur le principe de culpabilisation des masses. Ainsi, nous rabâche-t-on à longueur d’année que nous sommes coupables d’exiger des rémunérations, des protections sociales et un confort de vie qui n’ont plus cours dans une économie mondialisée, dans un marché «libre et non faussé». Ainsi, nous impose-t-on une concurrence frontale avec nos homologues étrangers qui, eux, ont moins d’exigences. Ainsi, devrions-nous nous plier aux règles édictées par celles et ceux qui tirent les ficelles de la déréglementation, du libre-échangisme forcé et de la financiarisation de l’économie, sur lesquels nous n’avons pas de prise et qui échappent, de plus en plus, à celles et ceux que nous avons élus.

Le chômage est, depuis plusieurs décennies, le champ d’expérimentations de cette culpabilisation de masse, de cette propagande anti-sociale qui consiste à convertir les chômeurs, victimes d’un système qui ne garantit pas un emploi pour chacun, en coupables de leur situation. On peut mesurer la portée et la réalité de ce contexte infâmant dans les discours tenus par les plus hauts représentants de l’État et du patronat. Ainsi, le 7 avril 2011, renouant avec un argument fort de sa campagne électorale de 2007, Nicolas Sarkozy s’est prononcé pour un renforcement des contrôles exercés sur les chômeurs, estimant qu’il s’agissait d’une mesure de «justice sociale envers les salariés et les ouvriers qui travaillent dur».

Par ces mots, l’ex-Chef de l’État, garant de l’Unité nationale, poursuivait plusieurs objectifs clairement énoncés : dresser ceux qui «travaillent dur» contre ceux qui ne travaillent pas ou pas assez, et culpabiliser ces derniers, les chômeurs, dont l’inactivité professionnelle devient un facteur d’injustice sociale pour les travailleurs. C'est le monde à l'envers !

Cette rhétorique démagogique, nauséabonde, à visée électoraliste, est d’autant plus perverse qu’elle se heurte à la réalité des chiffres et des indices. Aucune enquête ne démontre aujourd’hui qu’une frange représentative des chômeurs se complaît dans l’inactivité, en profitant ainsi d’allocations indûment perçues en raison d’une absence de recherches d’emploi. Et même si nous admettions que les réfractaires au travail et les fraudeurs se comptent par milliers en France, le nombre de chômeurs dans la seule catégorie A s’est accru de 1,2 million de personnes entre fin 2008 et juin 2013, pour atteindre 3,2 millions. Ces 1.200.000 chômeurs supplémentaires sont-ils responsables de leur licenciement ou en sont-ils victimes ? Aspiraient-ils à conserver leur travail ou se réjouissaient-ils à l’idée de pointer au Pôle Emploi ?

Claire Villiers, co-fondatrice d’Agir ensemble contre le Chômage (AC !), aujourd’hui décédée, avait coutume de dire : «Que le gouvernement commence par proposer du travail aux chômeurs qui en cherchent. Il se souciera de ceux qui n’en cherchent pas plus tard !». Une réflexion frappée au coin du bon sens qui reste d’actualité : Que le gouvernement (de droite comme de gauche) et le patronat proposent des emplois aux millions de chômeurs qui veulent travailler. Ils contrôleront et sanctionneront ceux qui s’y refusent dans un second temps.

Mais, ni le Président de la République ni le patronat n’apportent aujourd’hui de solutions à la création massive d’emplois pour enrayer le chômage que nous connaissons. Sur ce front et sur quelques autres (stagnation des rémunérations, dégradation des statuts et des conditions de travail, augmentation de la précarité…), nous n’allons pas vers une amélioration. Bien au contraire. Comment pourrait-il en être autrement en ces temps où les avancées technologiques, scientifiques et techniques optimisent toujours plus la productivité ?

Il y a un siècle, un agriculteur de nos contrées nourrissait cinq ou six bouches. Aujourd’hui, il en rassasie cinquante ou soixante… en un temps de travail moindre. Au début du XXe siècle, 10 ouvriers étaient indispensables au montage d’une seule automobile par jour. Aujourd’hui, la même équipe en fait sortir trente ou quarante des ateliers en moins de 8 heures. Non seulement la productivité ne cesse de croître, mais le nombre de bras disponibles augmente au rythme d’une croissance démographique galopante.

Notre planète compte aujourd’hui 7 milliards d’habitants, contre 1,5 milliard en 1900 et 3 milliards en 1950. Ce chiffre pourrait atteindre les 10 milliards en 2050. En un siècle, la population mondiale aura alors plus que triplé !

Si la population explose, ses besoins vitaux et de confort suivent la même exponentielle, comme les emplois nécessaires à les couvrir. Élémentaire mon cher Watson ! Arithmétique mon cher Newton ! Un facteur vient cependant gripper l’implacable logique de cette équation : Même en Chine, même en Inde, la productivité évoquée plus haut finira par vider les ateliers, les usines et les campagnes de leurs bras, à plus ou moins brève échéance.

Nous nous garderons bien d’approfondir ici tous les autres facteurs susceptibles de modifier la formule magique du développement économique mondial, tels que la raréfaction des matières premières, notamment des énergies fossiles, les bouleversements climatiques qu’on nous annonce imminents, l’épuisement des terres arables et des ressources en eau… Autant de sujets de tensions géopolitiques et sociales que nous voyons poindre depuis deux décennies.

Une croissance infinie dans un monde fini est tout simplement irréaliste, à moins de coloniser quelques planètes comparables à la nôtre qui, si elles existent, gravitent à des milliers d’années lumière de l’envisageable. 

Il ne nous appartient donc pas ici de «refaire le monde», mais de constater que nous ne pourrons calquer indéfiniment notre développement, notre train de vie, nos aspirations consuméristes et productivistes, sur les modèles et dogmes des grands empires industriels de ce début de XXIe siècle.

Sept, huit, dix ou douze milliards d’êtres humains ne peuvent produire des biens de consommation sur le rythme effréné des Chinois, pas plus qu’ils ne peuvent les consommer sur celui imposé par les États-uniens. Les dirigeants de ce monde connaissent les limites du système qu’ils s’acharnent pourtant à promouvoir et à vanter par-delà les frontières, n’ayant pas d’alternatives à proposer.

Nous ne poursuivrons pas plus avant dans cette voie de généralités qui, néanmoins, élargissent le cadre de nos réflexions et fixent plus précisément notre constat : le chômage de masse, qu’il soit partiel ou total, est aujourd’hui inéluctable. Il le sera plus encore à l’avenir. On peut même affirmer que la part grandissante qu’il prend dans notre vie, dans nos parcours individuels et collectifs, est le SEUL et UNIQUE paramètre connu du monde de demain. L'acceptation de cette réalité préfigure la reconstruction et l’organisation qui s’imposeront d’une manière ou d’une autre, à court ou moyen termes, à nos sociétés. De fait, le chômage est bien un champ d’expérimentations situé au cœur des préoccupations sociales et sociétales actuelles et futures. 

Se dessine donc par ces mots l’essence de cet ouvrage, sa substance : l’activité professionnelle ne peut et ne pourra plus être le pivot de la société de demain. Au contraire, c'est la gestion de l’inactivité professionnelle que nous allons devoir apprendre à vivre. De ce point de vue, les chômeurs et précaires se situent à l’avant-garde. Aujourd’hui, et plus encore à brève échéance, notre échelle des valeurs va être complètement inversée. Nous ne gèrerons plus nos carrières sur lesquelles la plupart d’entre nous ont de moins en moins de prise. Nous apprendrons à gérer notre disponibilité, nos temps libres imposés, et toute cette énergie qui ne pourra pas s’exprimer dans un cadre professionnel et que nous devrons libérer ailleurs. Viendra le temps de la déculpabilisation pleine et entière des exclus. La société n'a pas d'autre choix !

Une véritable révolution des consciences, des aspirations existentielles, des emplois du temps, des modes de vie, des centres d’intérêt et des loisirs, s’annonce. Ces mots n’ont rien de virtuel. Ils s’imposent déjà dans le quotidien d’un nombre croissant d’entre nous, soumis à une inactivité totale ou partielle, subie ou acceptée, voire espérée par certains. Le seul obstacle qui entrave cette prise de conscience collective et l’acceptation de cette nouvelle donne, est la subsistance financière, c’est-à-dire les moyens dont nous disposons pour couvrir nos besoins élémentaires et quelques autres de confort. Mais si on fait abstraction de cette contrainte, il est vrai prioritaire, nous savons toutes et tous que notre parcours, et plus encore celui de nos enfants, sera ponctué de périodes de chômage toujours plus nombreuses et longues, à mesure que l’espérance de vie augmentera et que l’âge de départ à la retraite s’éloignera.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à cette dualité schizophrénique qu’aucune réforme ne peut aplanir : les emplois manquent massivement, pour autant, il nous faudra travailler plus longtemps. Dans le contexte que nous connaissons, ce postulat ne peut être démenti.

Si une majorité d’entre nous dispose d’une activité professionnelle rémunérée, c’est – automatiquement – au détriment d’une minorité grandissante qui n’a pas accès au contingent limité d’emplois. Une réalité que tente de masquer, comme nous l’avons dénoncé plus haut, la propagande gouvernementale et patronale. Ainsi conditionnée, une majorité de nos Concitoyennes et Concitoyens estiment toujours que si les chômeurs ne travaillent pas, c’est qu’ils ne cherchent pas d’emplois. D’ici peu, ce discours dominant sera tout autre.

Il n’échappera à personne que l’entrée dans la vie professionnelle est de plus en plus retardée et laborieuse pour les jeunes, et que la sortie s’éloigne pour les anciens au rythme des reports de l’âge de la retraite. Toutes les générations s’accorderont sur ce constat, à l’exception peut-être des 25/45 ans épargnés, un temps seulement, par la difficulté de trouver un emploi. Pour autant, ces derniers connaîtront, eux aussi, des parcours en dents de scie pendant la «période faste» de leur vie active. Nous devrions d’ailleurs conjuguer cette démonstration au présent, tant nous sommes déjà des millions à en témoigner : Ce futur s’inscrit dans le quotidien de nos vies et ce, depuis des années !

La déculpabilisation des chômeurs et précaires vis-à-vis de leur situation s’impose d’évidence dans ce système qui ne peut garantir un vrai travail à chacun. Comme nous l’évoquions plus haut, la culpabilité du chômage ne doit plus peser sur une population qui, finalement, se situe à l’avant-garde des évolutions sociétales présentes et futures. Nous autres, chômeurs et précaires, ne faisons pas que subir les manquements et dysfonctionnements de notre société, nous sommes en position de revendiquer la légitimité de notre situation, de nos aspirations et des espoirs que nous pouvons fonder sur l’avenir. Car cet avenir n’appartient pas à celles et ceux qui n’ont pas le recul pour l’entrevoir et s’y préparer. Ils sont trop accaparés par la pression de leur activité professionnelle, par leur gestion de carrière qui peut, du jour au lendemain, stopper net son élan.

Nous autres, chômeurs et précaires, savons que nos facultés d’adaptation ne se mesurent pas à notre capacité à nous plier aux règles et contraintes d’un système sur lequel nous n’avons plus de prise. Ce combat est perdu avant même d’être engagé. Au contraire, nous devons nous en affranchir, le revendiquer haut et fort, et l’assumer pleinement. Sophie Hancart du site Actuchomage.org porte cette revendication sous une dénomination devenue fameuse : la «Chômeurs Pride» ou fierté retrouvée des demandeurs d’emploi.

Ce parallèle avec la «Gay Pride» apparaît ici tout à fait sensé, justifié, légitime. Tant sur les objectifs recherchés, que sur l’acceptation d’une identité, d’une étiquette qu’on vous greffe comme une «étoile jaune» sur un pardessus. L’homosexualité était une tare, une déviance, une dégénérescence, une monstruosité pour certains. Elle ne l’est plus ou, tout le moins, disons que la «bonne société» a assoupli ses positions depuis les années 70/80. Le chômage est, aujourd’hui encore, une tare, une faute, une «étoile jaune» que les personnes concernées doivent apprendre à porter, à accepter, à revendiquer. Et la «bonne société» devra admettre, à un moment ou un autre, que l’inactivité professionnelle porte en elle des valeurs refondatrices. Le mot n’est pas excessif !

Jean Aymard
pour Actuchomage.org

PS : La suite au prochain numéro !

Acte 1 : «De la Valeur Travail à la Valeur Chômage»
Acte 2 : «Chômage, Vertu refondatrice de la Société de demain»
Acte 3 : «Intellectualiser le chômage ne fait pas avancer le schmilblick»
Acte 4 : «Entretenir les mythes de la Valeur Travail, coûte que coûte»
Acte 5 : «Quarante ans de destruction de la Valeur Travail»
Acte 6 : «Quand la Valeur Travail ne permet plus de vivre»
Mis à jour ( Jeudi, 24 Octobre 2013 20:03 )  

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