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Quarante ans de destruction de la Valeur Travail

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Aux Trente Glorieuses (de 1945 à 1973) ont succédé les Quarante Calamiteuses qui ont laminé la «Valeur Travail», réduite à peau de chagrin, à laquelle s'accrochent les nostalgiques d'un temps révolu.


Suite de l'Acte 1 : «De la Valeur Travail à la Valeur Chômage»

De l'Acte 2 : «Chômage, Vertu refondatrice de la Société de demain»

De l'Acte 3 : «Intellectualiser le chômage ne fait pas avancer le schmilblick»

De l'Acte 4 : « Entretenir les mythes de la Valeur Travail, coûte que coûte »


Que reste-t-il de la «Valeur Travail» pour des millions de Français ? La fiche de paie qu’on vous remet en fin de mois, ce virement bancaire ou ce chèque synonymes de «pouvoir d’achat», de disponibilités financières, cette indemnité de licenciement qu’on négocie faute de pouvoir conserver son emploi ?

Alors qu’on érige encore les vertus de l’épanouissement professionnel en Graal de notre existence, le travail est bien une denrée en voie de décomposition avancée.

Ces dernières décennies, il a acquis des dimensions schizophréniques et parfois radicalement antinomiques qui en brouillent plus encore son appréciation. S’il permet toujours d’assumer nos besoins vitaux : alimentation, habitat, habillement…, une part croissante de ses revenus est consacrée à occuper et égayer nos loisirs et temps libres gagnés par des décennies de luttes sociales : week-ends, vacances, tourisme, activités culturelles et sportives, bricolage, jardinage, transports, communication (téléphonie, Internet)… Cette économie des loisirs et des temps libres constitue, en France, un des seuls leviers de croissance. Pour autant, certains de nos politiques voudraient que nous travaillions plus, beaucoup plus même du côté du Medef, alors que toute heure travaillée est une heure perdue pour la consommation des loisirs qui, eux-mêmes, tirent des pans entiers de notre activité, comme nous l’avons vu. Les seuls secteurs du tourisme et des transports (le second étant souvent intimement lié au premier) génèrent près de 15% du PIB de notre pays, c’est-à-dire trois à quatre fois plus que l’industrie automobile ! Quelques esprits provocateurs en déduiront alors (un peu précipitamment peut-être) que l’augmentation du temps de travail, donc la diminution des temps libres, peut tuer cette croissance dont on nous rebat les oreilles, selon la règle des vases communicants.

De plus, dans les discours patronaux que l’on peut entendre, et plus encore dans la réalité quotidienne, l’augmentation du temps de travail en France ne doit surtout pas s’accompagner de celle des rémunérations. Elle ne doit servir qu’un objectif : Accroître la compétitivité de nos entreprises. Le credo est invariable : Il faut travailler plus et gagner moins pour que nos produits et services restent compétitifs sur le marché international. En conséquence, depuis des années, on observe une stagnation des salaires, voire même une baisse pour beaucoup d’entre nous, qui égratignent sérieusement la principale vertu du travail qui voudrait que plus on y consacre de temps, mieux on est rémunéré.

Plus paradoxal encore, le travail a perdu de sa valeur par sa raréfaction, contredisant ainsi l’adage qui veut que «tout ce qui est rare est cher» (à nos yeux, à notre cœur ou à notre porte-monnaie). Cette pénurie de travail qu’on ne peut contester, se traduit par la principale gangrène de la société contemporaine : le chômage ! Un statut aujourd’hui encore infamant qui marginalise celles et ceux qu’il touche.

Pour ces privés d’emploi, le travail n’est alors plus perçu comme une valeur refuge mais bien comme une citadelle souvent imprenable. Pour l’obtenir, il faut se battre, il faut en découdre avec la concurrence, y laisser des plumes (et des illusions), il faut en rabattre, se soumettre sans garantie de résultat qui plus est. Le travail n’apparaît plus comme une consécration, un idéal à atteindre, mais comme un parcours du combattant qui, finalement, pour beaucoup n’aboutit à rien d’autre qu’à des déconvenues.

La «Valeur Travail» est donc profondément altérée par la difficulté grandissante d’en décrocher un, par les obstacles qu’il faut franchir ou contourner, par la complexité excessive d’interminables procédures de recrutement, par les humiliations qu’il faut accepter, encaisser, digérer, par les réponses négatives qu’on ne recevra jamais, par les faux espoirs qu’il suscite et les vraies déceptions répétées qu’il inflige au fil des jours, des semaines, des mois et, de plus en plus souvent, des années de recherches infructueuses.

Au milieu des années 2000, la «Valeur Travail» a été profondément ébranlée par la dénonciation très médiatisée des discriminations à l’embauche. La création de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité) par Jacques Chirac, a mis en évidence des pratiques qui ont profondément entaché l’image que beaucoup se faisaient du travail. Nos Concitoyens ont découvert que l’accès à l’emploi n’était pas seulement conditionné par l’expérience professionnelle du postulant, mais l’était tout autant par son âge, son sexe, son origine ethnique ou son lieu de résidence.

Devant l’ampleur des plaintes pour discriminations à l’embauche déposées auprès de la HALDE, des instituts de recherches en sciences sociales ont alors mené des «testings» qui ont démontré, sans contestation possible, qu’à compétences égales, les travailleurs âgés, les Français d’origine maghrébine ou africaine, et les femmes bien sûr, avaient deux, trois ou quatre fois moins de chance d’être recrutés qu’un «individu témoin» : un homme blanc, de 30/35 ans, résidant en centre-ville. Ce constat irréfutable n’est pas passé inaperçu. Les grands médias s’en sont emparés, en ont fait leurs gros titres et l’objet d’une multitude de reportages diffusés aux heures de grande écoute, notamment aux JT de 20h00. Ce que l’on pressentait est apparu au grand jour : le travail est un pilier de la société sur lequel certains peuvent s’appuyer de tout leur poids mais qui apparaît bien friable pour soutenir les autres : les travailleurs âgés, les jeunes des quartiers populaires, ceux issus de l’immigration, les femmes, les handicapés…

Ces recherches ont démontré scientifiquement que, le travail, il ne suffit pas de le vouloir pour l’obtenir. Il ne suffit pas d’avoir les compétences requises pour le décrocher. Encore faut-il afficher le bon pedigree ethnique, la bonne couleur de peau, le bon âge… Et ce, plus encore dans une société qui compte 3 millions de chômeurs de catégorie A, c’est-à-dire de personnes entièrement disponibles n’ayant exercé aucune activité.

Mais, bien avant les discriminations démontrées scientifiquement dans les années 2000, d’autres parasites ont altéré la «Valeur Travail» : les cabinets de recrutement. Alors que, dans les Trente Glorieuses, les entreprises recrutaient leurs collaborateurs en direct, généralement au bout de deux entretiens, dans un délai n’excédant pas quinze jours/trois semaines, à partir des années 80, les procédures se sont complexifiées à l’extrême, quand les employeurs ont décidé de confier à d’autres leurs recrutements. Cette externalisation a généré un nouveau business extrêmement lucratif.

Dans les années 80 et 90, pour faire gonfler artificiellement le coût des prestations, nombre d’intermédiaires, de «chasseurs de tête» comme on les appelait alors, ont développé des méthodes de recrutement qui frisaient l’escroquerie. Ces cabinets ont fait appel aux services de la graphologie, de la morphopsychologie (qui consiste à analyser les traits du visage et les attitudes corporelles qui pourraient révéler des troubles de la personnalité ou, au contraire, des aptitudes), de la psychologie et même de l’astrologie ou de la numérologie, pour évaluer la fiabilité d’un candidat.

La plupart de celles et ceux qui sont passés entre les mains de ces escrocs peuvent témoigner de leurs pratiques abusives et absurdes, de leurs grotesques tentatives de déstabilisation, parfois humiliantes, de leurs interrogatoires indiscrets, de leurs enquêtes dignes d’investigations policières auprès des anciens employeurs et de l’entourage familial du «coupable». Et pour quel résultat ? Les entreprises françaises sont-elles plus conquérantes, mieux armées, mieux encadrées, mieux dirigées qu’elles ne l’étaient dans les Trente Glorieuses ? Certainement pas !

Le recrutement d’un cadre ou d’un employé de bureau n’hésite-t-il 10.000, 15.000 ou 20.000 euros de prestations de «conseil», deux ou trois mois de procédures, une batterie de tests psychologiques et d’entretiens, quand il fallait moins de 15 jours et zéro franc d’investissement pour recruter le même collaborateur il y 40 ans ? Et à quoi sert la période d’essai si ce n’est à tester le candidat finalement retenu et le débarquer au bout d’un mois ou deux s’il ne fait pas l’affaire ?

L’évocation de ces dérives semblera sans doute bien éloignée du sujet qui nous intéresse ici. Pour autant, elles ont contribué, elles aussi, à l’altération de la «Valeur Travail» aux yeux de toute une génération de femmes et d’hommes aujourd’hui âgés de 50 à 60 ans. Quand votre avenir professionnel se joue sur l’analyse de votre thème astral, sur l’expression de vos pommettes, de vos arcades sourcilières, de votre appendice nasal, ou sur l’arrondi de votre écriture, il y a matière à s’interroger. S’agit-il d’évaluer vos expériences, vos compétences et votre dynamisme professionnel ou de participer à un jeu de dupes, une vaste fumisterie qui n’a pas d’autre motivation que de générer un business inutile et coûteux ?

Aujourd’hui, malgré une relative accalmie des dérives évoquées plus haut, les procédures de recrutement restent encore profondément anxiogènes pour les demandeurs d’emploi. Plus particulièrement pour celles et ceux qui ont eu, par le passé, affaire aux charlatans de ce business. Les entretiens d’embauche sont alors appréhendés avec une angoisse d’autant plus marquée (et légitime) que les candidats chômeurs devront justifier leur période d’inactivité professionnelle, ce trou qu’on essaie tant bien que mal de combler dans son CV mais qui suscite toujours des interrogations, des suspicions et, parfois même, le mépris de celui qui le décortique. Enfin, pour ne rien arranger, les candidats chômeurs se trouvent généralement mis en concurrence avec d’autres postulants qui, eux, sont en activité et n’ont pas ce boulet du chômage chevillé à leur parcours, ce qui leur assure plus de confiance en eux, d’aplomb et, finalement, plus de chance de décrocher la timbale.

Pour beaucoup, ces entretiens sont donc vécus comme de véritables épreuves dont on sort affaibli, fragilisé, déçu, dépité. Quand ils se passent mal, quand le candidat chômeur estime n’avoir pas été à la hauteur du challenge, ces procédures contribuent à dévaloriser plus encore l’image de soi. Nombreux sont les demandeurs d’emploi (notamment ceux qui subissent un chômage de longue durée) à renoncer à ces entretiens, de crainte qu’ils n’aggravent leurs angoisses, leurs insomnies et l’exclusion dont ils s’estiment victimes. Cette opportunité de retrouver le chemin de l’emploi se transforme alors en obstacle sur lequel on peut chuter lourdement.

Il suffit de consulter quelques forums Internet dédiés à ces questions pour évaluer la large diffusion du caractère anxiogène des procédures de recrutement, les interrogations qu’elles suscitent, les troubles qu’elles distillent, les dépits qu’elles génèrent quand, à leur terme, le candidat est abandonné à son sort, sans aucune réponse (même négative), toujours plus ignoré par le monde du travail.

Cette perspective de retrouver un emploi, qui devrait être vécu avec enthousiasme par celui qui en cherche, apparaît dans le contexte que nous connaissons, comme une compétition que l’on a finalement peu de chance de remporter face aux centaines de postulants qui s’y pressent. La recherche d’un emploi est alors assimilée à une sanction supplémentaire, une débauche d’énergie infructueuse qui enfonce plus encore le demandeur dans son isolement, sa résignation et son mal de vivre. Et notre fameuse «Valeur Travail» s’en trouve sérieusement écornée.

Un autre aspect interfère plus encore dans la perception que nous avons aujourd’hui du travail : les revenus indécents de certains. Il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu’ils ne soient évoqués dans les médias, sans qu’ils ne créent le scandale et n’inspirent le dégoût. Ce phénomène était, il y a encore une trentaine d’années, circonscrit aux États-Unis. Là-bas, on y parlait de rémunérations de deux, de cinq ou dix millions de dollars par an (voire plus évidemment). Elles intriguaient de ce côté-ci de l’Atlantique. Elles fascinaient même et nous renvoyaient à l’American Dream, celui des self-made-men, celui de tous les possibles, quand on part de zéro pour arriver au sommet.

Cette image mise en scène à maintes reprises par Hollywood a incontestablement forgé et renforcé la «Valeur Travail» tant il est vrai qu’un homme parti de rien et qui se retrouve à la tête d’un empire industriel a de quoi susciter l’envie et même, parfois, l’admiration. En France, les parcours des grands capitaines d’industrie du XXe siècle (Francis Bouygues, André Citroën, Marcel Dassault, André et Édouard Michelin…), plus discrets que leurs homologues états-uniens sur le montant de leur fortune et de leurs émoluments, forcent le respect sur bien des points. Mais ce courage, ce volontarisme, cette inventivité, cet esprit conquérant que l’on peut reconnaître à ces entrepreneurs, à ces créateurs d’activités, à ces visionnaires aussi, se heurtent aux dérives contemporaines… dont Bernard Tapie a symbolisé l’avènement.

Pendant une décennie, dans les années 80, Tapie fut l’incarnation caricaturale de la mutation de l’entreprenariat. Les créateurs d’activités, les développeurs de projets, les générateurs d’emplois et de richesses jusqu’alors inexploitées, furent relégués au second plan du management «à la française». Dans les années 80, on assista à leur substitution par une nouvelle clique de managers : les affairistes pour lesquels les entreprises ne sont que du business, une marge bénéficiaire, un patrimoine immobilier et industriel. Peu importe ce qu’elles produisent, peu importe qui y travaille !

Comme quelques autres à l’époque, monsieur Tapie se fit une spécialité de racheter des entreprises en difficulté, de les restructurer et de les revendre parfois à la découpe, par morceaux, après les avoir amputé d’une partie de leur personnel et de leurs activités. Dans sa prime perception, cette démarche pourrait sembler respectable, louable, patriote en définitive. «Non, je ne suis pas un prédateur, arguera Bernard Tapie à chaque fois qu’un journaliste lui cherchera des noises sur cette question. Je suis un repreneur d’entreprises, un sauveur d’emplois». Ben voyons !

Pendant une décennie donc, Bernard Tapie incarnera l’entreprenariat flamboyant et triomphant. La France sera séduite par le magnétisme de cet homme originaire des classes populaires de Seine-Saint-Denis, auquel tout souriait dans les années 80. Les médias tomberont sous le charme de son charisme, de sa gouaille, de ses talents d’orateur, d’animateur et de débatteur. François Mitterrand et Pierre Bérégovoy, alors Premier ministre, lui confieront même un portefeuille ministériel taillé sur mesure. Pendant une décennie, Bernard Tapie s’imposera comme l’icône de l’entreprenariat contemporain. Sa décontraction ringardisera tous les patrons obscurs qui œuvrent dans l’ombre, guindés dans leurs austères costumes trois pièces.

Monsieur Tapie a peut-être contribué à sauver quelques entreprises et quelques emplois (ce qui reste à démontrer), mais quelle activité a-t-il développé en partant de rien ? Est-il dépositaire d’un brevet révolutionnaire auprès de l’INPI (Institut National de la Propriété Industrielle), d’une invention miraculeuse, d’une avancée technologique ou technique dont lui seul a le secret ? A-t-il édifié une chaîne de production sur un ancien champ de betteraves de Picardie et embauché pour la faire tourner 500 salariés ? A-t-il développé de nouveaux concepts dont personne n’avait entendu parler avant ? Rien de tout ça ! Ses rares initiatives feront des flops, comme ses écoles de ventes fondées en 1986 qui fermeront 8 ans plus tard.

En dépit de la surmédiatisation dont il a bénéficié et de cette fascination bien réelle qu’il a suscitée chez nombre de Français, toutes classes sociales confondues, cet homme d’affaires illustre les dérives d’un management fondé sur l’opportunisme financier et non sur la création de nouvelles activités. Ce mode de management ne fait qu’exploiter ce que d’autres ont créé (et parfois, reconnaissons-le, conduit au dépôt de bilan et à la faillite). Cet affairisme se contente de dégager des plus-values et des bénéfices à court terme, sans jamais se projeter dans l’avenir, sans anticiper les besoins de demain, sans créer de nouvelles richesses.

Alors que la France n’a pratiquement plus rien inventé depuis 40 ans - les grands projets, comme le TGV, la fusée Ariane, l’industrie électronucléaire, Airbus… ont été initiés par les Pouvoirs publics dans les années 60 et 70 - et que notre pays a renoncé à sa créativité, à son sens de l’innovation, à son inventivité scientifique et industrielle, notamment dans les secteurs de pointe (informatique, nouvelles technologies, audiovisuel, Internet…), les salaires des dirigeants des grandes entreprises françaises ont connu une évolution démesurée au regard des performances réelles de notre économie et de sa capacité d’innovation et de développement. Le système actuel récompense les gestionnaires (bons ou mauvais d’ailleurs), aux dépens des créateurs de richesses, des développeurs de nouveaux produits, des inventeurs, des vrais entrepreneurs en définitive.

Aujourd’hui, le plus sûr moyen d’accéder au Top Management de l’économie française est d’avoir suivi un cursus commercial (dans une grande école de préférence), d’être «la fille ou le fils de» (comme Madame Laurence Parisot, Messieurs Arnaud Lagardère, Serge Dassault, Martin Bouygues et une multitude d’autres), et surtout de ne rien inventer en se contentant de gérer un patrimoine industriel familial créé il y a 50 ou 100 ans par d’autres.

En France, le bon manager n’est plus celui qui développe les produits et les technologies de demain, mais celui qui gère le passé avec pour seul objectif : le profit. Cette approche simpliste se traduit systématiquement par une compression des coûts de production (donc de la masse salariale et des effectifs), par une réduction des investissements en recherche et développement, par une uniformisation de l’encadrement, par une absence de prise de risques qui est pourtant la qualité attendue d’un manager conquérant. Et on assiste depuis 30 ans à une désindustrialisation massive du territoire français, quand d’autres, nos partenaires allemands notamment, n’ont pas bradé leur patrimoine industriel qui leur permet aujourd’hui de vendre toujours plus de machines-outils… aux Chinois. On assiste aussi à la délocalisation de nos savoir-faire, aux transferts de nos technologies et, finalement, à l’affaiblissement général de notre puissance industrielle et économique.

Les pouvoirs publics ont une lourde part de responsabilités dans cette abdication, eux qui naguère, par l’intermédiaire de la politique du Plan, fixaient des priorités à atteindre dans les domaines de l’aménagement du territoire, de l’industrie et des technologies de pointe. En 2009/2010, pour relancer l’activité ébranlée par la crise, le gouvernement s’est contenté de construire des tronçons d’autoroutes et des ronds-points souvent inutiles, d’accorder une prime à la casse pour soutenir l’industrie automobile, de retaper les bâtiments publics, de brader au secteur privé des activités rentables qui, avant de l’être, furent largement financées par les contribuables (comme notre réseau autoroutier). En France, on essaie de sauver les meubles sans penser à préserver l’atelier de l’incendie qui menace.

En matière de développement industriel, quelles initiatives majeurs gardons-nous en mémoire des septennats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, et du quinquennat de Nicolas Sarkozy, c’est-à-dire de ces 30 dernières années d’exercice du pouvoir par des hommes politiques de Droite et de Gauche ? Depuis 1980, quels grands projets ont permis à la France de combler son retard ou de renforcer son leadership dans un secteur d’activités ? Le nucléaire, l’aérospatial, l’aéronautique, les télécoms, les trains à grande vitesse, les infrastructures touristiques (sur le littoral et à la montagne) ? Tous ces grands chantiers ont été planifiés et engagés sous les présidences de Charles de Gaulle, poursuivis et complétés sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing. Depuis 30 ans, quand nos chefs d’État, ces supers représentants du «Made In France», signent de gros contrats à l’occasion de leurs déplacements à l’étranger, ils concernent pour l’essentiel les secteurs évoqués plus haut, auxquels il convient d’ajouter un autre «fleuron national» : l’armement…

Parmi les présidents de la Ve République, Nicolas Sarkozy est sans aucun doute celui qui a fait montre de l’amateurisme le plus crasse, de la vision la plus étriquée et la moins innovante sur les questions économiques et industrielles. Incapable de se forger la moindre conviction personnelle, il n’a fait qu’emprunter aux autres, souvent à mauvais escient d’ailleurs, sa ligne de conduite. Dans ce registre, sa gouvernance variait d’un mois sur l’autre, d’une semaine sur l’autre pourrions nous dire, au gré des événements, de la conjoncture… et des sondages. Notre ex-Président «éclairé» ne déclamait-il pas en mars 2008 : «Le Royaume-Uni est devenu pour nous un modèle de référence». Avant de se raviser, onze mois plus tard, lors de son intervention télévisée du 5 février 2009, d’un péremptoire : «Franchement, quand on voit la situation aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, on n’a pas envie de leur ressembler !». Voilà un retournement de veste tout simplement ahurissant qui a donné toute la mesure de ses atermoiements, de ses reniements, de ses contradictions et de l’illogisme de ses vues perpétuellement revues et corrigées. En matière de consolidation et de développement industriels, il ne faut pas tergiverser. Il faut anticiper, innover, encourager, investir sur le long terme, se projeter dans l’avenir, pas réagir dans la précipitation, ce mode d’action qui a eu sa préférence pendant 5 ans.

Mais en quoi cette démonstration quelque peu caricaturale enrichit-elle le débat qui nous motive ici ? La réponse est simple. Alors que les Français ont le sentiment (fondé) que notre pays est sur le déclin au regard de ce qu’il fut par le passé. Alors qu’ils observent l’émergence de nouvelles puissances économiques et le maintien au Top de plus anciennes, comme l’Allemagne à laquelle le patronat se réfère dès qu’il s’agit d’évoquer un pays européen toujours conquérant. Alors qu’ils constatent que notre balance commerciale s’affiche de plus en plus dans le rouge, que nous achetons massivement à l’étranger des produits que nous ne fabriquons plus ici et que nous peinons à exporter ceux que nous produisons encore, jamais le Top Management des entreprises françaises n’a été à ce point grassement rémunéré, grassement récompensé pour son inaction.

Les rémunérations des grands patrons et des cadres supérieurs français se sont alignées sur celles de leurs homologues étrangers sous un prétexte fallacieux : «Si nous ne les rémunérons pas dans des proportions communément admises à l’international, nos dirigeants (patrons, cadres…) partiront eux aussi à l’étranger pour toucher des émoluments conformes à leurs compétences professionnelles». En conséquence, on assiste depuis 30 ans à une surenchère des rémunérations, des avantages, des stock-options, des participations, des parachutes dorés, des retraites chapeau… qui peuvent se chiffrer en centaines de millions d’euros accordés à un PDG qu’un Conseil d’administration congédiera pour manque de résultats, fautes graves ou incompétences.

Pourquoi estimons-nous que l’alignement des rémunérations est un prétexte fallacieux ? Tout simplement parce que les Chinois, les Brésiliens, les Américains ou les Allemands sont peu enclin (voire pas du tout) à recruter en France les dirigeants dynamiques et entreprenants dont ils ne manquent pas. A contrario, c’est notre pays qui devrait recruter à l’international les patrons de ses grandes entreprises afin de générer une saine concurrence dans un système aujourd’hui sclérosé par les apparatchiks qui trustent les conseils d’administration par cooptation corporatiste. Ces dérives ne souffrent d’aucune contestation possible. Elles sont reconnues au plus haut sommet de l’État et ont conduit Nicolas Sarkozy (qui n’était pourtant pas le mieux placé pour donner des leçons en la matière) à demander au Medef de veiller à la modération des revenus et avantages divers des grands patrons. Sans résultat tangible, il va de soi.

Les chiffres vertigineux dévoilés par la presse, ces rémunérations patronales qui représentent l’équivalent de 1.000 ou 2.000 Smic, ont largement contribué à l’altération de la «Valeur Travail». Passé un certain montant, un individu lambda ne peut accepter l’idée qu’un emploi, quel qu’il soit, mérite pareil salaire. Ces sommes déraisonnables ne veulent plus rien dire. Elles n’ont plus aucune légitimité, comme n’ont plus de sens les rémunérations et primes accordées à certains sportifs. Taper dans un ballon peut rapporter 100.000 euros par mois quand sauver une vie vous en concède à peine 2.000. Cinquante fois moins ! Ainsi, sur l’échelle de la valorisation pécuniaire de la «Valeur Travail», il faudrait sauver 50 vies pour atteindre le niveau de rémunération de certains footballeurs. C’est absurde !

Depuis 30 ans, notre système a multiplié à l’envi ces aberrations. On a le sentiment (justifié) que plus un emploi est utile à la collectivité, plus un emploi est éprouvant, ingrat ou pénible, moins il est rétribué. Et, a contrario, plus la tâche est aisée et gratifiante, mieux elle est rémunérée. Cette invariabilité ne s’applique pas qu’aux seules classes laborieuses et très privilégiées. Dans un même corps de métier, on observe cette dichotomie maladive. Ainsi, un médecin généraliste installé dans un quartier populaire, soumis à des astreintes de garde, à des déplacements chez ses patients, à l’enchaînement de dizaines de consultations par jour, émargera à 5.000 euros par mois quand un dermatologue exerçant dans une banlieue résidentielle en touchera le double, voire le triple. Qui des deux est le plus utile à la société : le généraliste ou le dermatologue ? Doit-on appliquer aux activités professionnelles des coefficients d’intérêt économique et social qui pondéreraient alors les rémunérations en fonction de leur apport au bien-être collectif ? Cette piste pourrait certainement contribuer à redorer le blason pour le moins terni de la «Valeur Travail», tant nous avons le sentiment parfois, de plus en plus souvent même, que les margoulins et autres charlatans tirent facilement leur épingle du jeu, au détriment de celles et ceux qui exercent des activités vraiment utiles à la collectivité.

Un constat s’impose : les règles de bon sens n’ont plus cours dans l’échelle des rémunérations. L’apogée de la déraison a été atteinte lors du dernier krach financier, quand la planète entière a découvert l’univers des Traders, des spéculateurs de la finance, toute cette sphère opaque qui joue avec ou contre les économies, les entreprises, les épargnants et les pays eux-mêmes. Stupéfaits, nous avons appris qu’un seul individu pouvait engager en quelques clics des milliards de dollars sur des placements aléatoires, des investissements pourris comme on dit, sans contrôle et quasiment sans limite. Et que la seule sanction qu’il encourt en cas d’erreur d’appréciation ou de faute professionnelle avérée, est un licenciement parfois assorti de généreuses primes… avant de se recaser ailleurs, chez le concurrent, pour remplir la même fonction et reproduire, probablement un jour, les mêmes méfaits. Mais il apparaît bien inutile ici de nous aventurer plus avant dans les arcanes de la finance mondialisée qui dépassent très largement le cadre de nos compétences et, plus encore, celui de notre acceptation.

Reste que ces dérives alimentent et amplifient le scepticisme grandissant d’une partie de la population vis-à-vis de la «Valeur Travail» qui, à mesure que passent les années, renie sa dimension d’apport au bien-être collectif qui devrait pourtant s’imposer en référence étalon. Voilà bien le paradoxe auquel nous sommes collectivement confrontés et auquel se heurtent nos dirigeants politiques et économiques.

L’élection présidentielle de 2007 en fut l’ardente illustration. Le candidat Sarkozy a fait de cette valeur son principal argument de campagne qui, incontestablement, a séduit les électeurs. «Remettre la France au travail», «Libérer les énergies», «Travailler plus pour gagner plus» furent les slogans qui contribuèrent à sa victoire face à une Ségolène Royal plus timorée sur ces questions.

Le travail apparaissait non seulement comme LA valeur refondatrice du nouvel élan national qu’ambitionnait d’incarner Nicolas Sarkozy, mais il s’imposait aussi – surtout – comme une valeur refuge, de celles que l’on déploie quand le doute s’installe, de celles auxquelles on se réfère et on s’accroche quand on se sent malmené et affaibli par des bouleversements d’une ampleur qui nous dépasse.

Aux heures les plus sombres de notre Histoire, c’est bien cette valeur que l’État français plaça, sous l’Occupation allemande, en tête de sa devise «Travail, Famille, Patrie», oriflamme d’une fierté nationale en perdition, d’un renoncement annoncé, d’une abdication coupable… et d’une collaboration active avec l’ennemi. Les chantres de la «Valeur Travail» ne sont souvent rien d’autre que des collabos prompts à accepter les diktats d’une puissance dominante, de l’Allemagne dans les années 40, de l’argent et de l’affairisme mondialisé qui nous dominent aujourd’hui. Nous le dénonçons !

Si le travail peut de prime abord apparaître comme une valeur structurante et émancipatrice, en attribuant à chacun une fonction et une place dans la société, en garantissant une rémunération à celles et ceux qui contribuent à sa dynamique, au bon fonctionnement de ses institutions et des services publics, il reste encore et toujours un redoutable instrument d’oppression et de soumission. Tous les régimes totalitaires l’ont utilisé pour asservir et réduire à l’impuissance leurs opposants, ou «rééduquer», jusqu’à la mort souvent, les récalcitrants.

Ce travail contraint et forcé n’est pas l’apanage des dictatures rouges ou brunes du XXe siècle. Il s’instaure tout au long de l’Histoire de l’Humanité par l’esclavagisme qui a contribué au développement des empires de l’Antiquité et des grandes puissances occidentales contemporaines, notamment de la première d’entre elles : les États-Unis. Mais Français, Anglais, Espagnols, Portugais, Hollandais, Japonais… tous ont contraint des millions d’individus au travail. Pas seulement celles et ceux qui nous viennent spontanément à l’esprit, ces populations africaines, sud-américaines et asiatiques soumises à l’asservissement colonial, au commerce triangulaire, aux exactions, aux répressions, aux persécutions en tous genres, mais aussi leurs propres concitoyens, leurs insoumis, leurs opposants politiques, leurs délinquants qu’on envoyait au bagne à l’autre bout du monde ou vers des destinations lointaines, condamnés aux travaux forcés.

Bien que d’une affligeante banalité, un constat s’impose. L’histoire nous rappelle que la «Valeur Travail» ne doit pas s’appréhender sous sa seule facette d’excellence créative, structurante, rémunératrice, émancipatrice, éducative qu’il lui arrive souvent de revêtir. Des dizaines de millions d’individus, des centaines de millions même, ont maudit le travail qui n’avait alors pas d’autre valeur que de les oppresser, de les asservir et de les exploiter.

Aujourd’hui, peut-on encore parler d’asservissement ou d’oppression dans un pays comme la France, sans verser dans la caricature et la mauvaise foi manifeste ? Peut-on évoquer des conditions indécentes, de celles qu’ont connu nos ancêtres, dans les mines, dans les usines et les champs du XIXe siècle et d’avant ? Peut-on parler d’esclavagisme moderne ? Et la «Valeur Travail» n’a-t-elle pas recouvré ses Lettres de Noblesse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

L’objectivité nous contraint à admettre que nous avons gravi bien des échelons dans l’émancipation des «masses laborieuses», sur l’échelle des protections sociales et des rémunérations. Les situations ne sont plus comparables. Pour autant, comme nous l’avons vu plus haut, on assiste aux prémices – bien engagés – d’un retour en arrière qui n’échappe à personne et qui a pour conséquence l’émergence de phénomènes aujourd’hui encore marginaux mais qui pourraient assez rapidement s’amplifier et se diffuser.

En premier lieu, parce que les promesses électorales non respectées ont profondément déçu celles et ceux qui y avaient adhéré et en avaient attendu des avancées notoires sur leurs conditions de vie et leurs fiches de paie. Le discours tenu en 2007 ne pourrait plus l’être aujourd’hui. On ne peut faire avaler deux fois la même pilule à celui qui n’a ressenti aucune amélioration à la première prise. Ceci est d’autant plus évident qu’à défaut d’amélioration, il aura plutôt constaté une dégradation. Depuis 2007 donc, les prescriptions du bon Docteur Sarkozy n’ont malheureusement pas inversé les courbes du scepticisme sur la capacité de la France à tenir son rang dans le club des grandes puissances économiques qui s’ouvre aux pays émergents, ces géants d’aujourd’hui et plus encore de demain (Chine, Inde, Brésil…), dotés d’atouts que nous n’avons pas ou, plus exactement, que nous n’avons plus, à commencer par l’ambition et, peut-être même, le désir de réussite et d’ascension sociale.

Sur cet aspect (et quelques autres), Nicolas Sarkozy et ses électeurs en furent pour leurs frais. Il ne suffit pas de pérorer, de promettre monts et merveilles, pour atteindre les objectifs fixés, surtout quand ceux-ci s’inscrivent dans l’immédiateté. La déception est d’autant plus vive qu’on vous assure aujourd’hui le changement pour demain. L’avenir ne se décrète pas, il se construit. Et Nicolas Sarkozy n’avait absolument pas l’âme d’un bâtisseur, pas plus que son entourage, ses conseillers et ses ministres. Le plus dramatique pour la France est qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune femme et aucun homme politique n’incarne une vision à long terme, une stratégie de développement économique et social dans laquelle s’inscrirait la France de ces 20 prochaines années. Cette projection dans l’avenir qui redonnerait son sens à la «Valeur Travail» de laquelle notre cheminement narratif semble s’éloigner. Seulement en apparence…

Car le quinquennat de Nicolas Sarkozy a, contre toute attente, profondément détériorer l’appréciation collective que nous avions du travail. On ne compte plus les dérives bling-bling et autres petites phrases assassines des apparatchiks du régime, ces Jacques Séguéla et consorts qui, à leur manière, avec leurs mots, leurs provocations volontaires ou inconscientes, leur «connerie» (s’en excusera ce dernier), ont entaché l’idée qu’on peut se faire d’une «vie réussie». «Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie !», lâchait le fils de pub lors d’une intervention télévisée qui provoqua un tollé. Ce Pape de la communication, de la publicité et des médias, introduit dans les hautes sphères professionnelles et les milieux les plus favorisés de l’Hexagone, n’a fait qu’exprimer tout haut ce que toute une caste pense tout bas. Ni plus ni moins. Ainsi, une vie réussie passerait obligatoirement par la réussite financière et, plus encore, par son étalage sur la place publique. Voilà l’aspiration revendiquée, exposée sans retenue et, d’une certaine manière, plébiscitée par une proportion non négligeable de Français, qui a marqué les premières années du mandat de Nicolas Sarkozy.

«La France qui se lève tôt» se réveillait enfin. Elle avait sous les yeux l’arrogance assumée et décomplexée de ses dirigeants, cette vision caricaturale et infâmante d’une «vie réussie» qui ne tiendrait qu’à l’exhibition d’une montre de luxe, pas toujours du meilleur goût esthétique qui plus est. Et pendant ce temps, un autre sujet, moins tape-à-l’œil forcément, était relégué en page 7 ou 8 des journaux : l’émergence d’une nouvelle classe sociale, celle des travailleurs pauvres.

Au summum de l’exploitation électoraliste et idéologique des vertus de la «Valeur Travail», beaucoup ont découvert qu’il ne suffit pas de travailler pour vivre décemment, même très modestement. On a beau se lever tôt, se coucher tard, enchaîner les petits boulots, les temps partiels, les missions d’intérim, les CDD, pour un nombre croissant de travailleurs, ça ne suffit plus pour se loger, se nourrir, se chauffer, s’habiller… enfin, bref, pour subvenir à ses besoins essentiels.

Alors qu’à leur création les Restos du Cœur soulageaient l’estomac des plus démunis : les vrais pauvres, les chômeurs de très longue durée, les marginaux, les accidentés de la vie…, d’autres exclus sont entrés dans les files d’attente qui mènent aux distributions de produits alimentaires de première nécessité : des travailleurs exerçant des activités régulières, dotés d’un vrai statut professionnel, de compétences reconnues et d’une farouche volonté de s’en sortir par eux-mêmes. Mais quand le compte en banque clignote dans le rouge dès le 15 du mois, quand il faut nourrir sa famille, on est contraint de mettre sa fierté au placard et d’accepter de mendier sa pitance. Il est arrivé aussi qu’on découvre au petit matin le corps d’un homme mort de froid dans sa voiture. Lui aussi travaillait mais avait du renoncer à l’appartement qu’il occupait quelques semaines auparavant ne pouvant plus en honorer le loyer.

Des gens qui ont faim et froid, des gens qui ont des accidents de parcours, des difficultés passagères, des gens mal-logés, il y en a toujours eu. Sans doute y en aura-t-il toujours, malheureusement. Pour autant, une réalité se répand comme une traînée de poudre dans la population : On peut se lever tôt pour aller bosser et finir sa journée aux Restos du Cœur ou passer la nuit dans sa voiture. De l’aveu des organisations caritatives, ce phénomène s’amplifie chaque année.

Comment pourrait-il en être autrement ? Comment peut-on vivre avec un Smic, sachant que des millions de travailleurs gagnent moins que ce salaire minimum ? Comment s’en sortir si on ne bénéficie pas d’une aide extérieure, d’un logement qui vous serait prêté par exemple ? Franchement !

1.120 euros nets, c’est la somme dont bénéficient les «privilégiés» du bas de l’échelle quand ils travaillent à plein temps. Un petit calcul permet de mesurer à quel point, dans cette France de 2013, ce montant est dérisoire. La règle des trois tiers nous fournit cet éclairage : 373 euros par mois pour se loger, 373 euros pour se nourrir (moins de 13 euros par jour), 373 euros pour le reste. Et quel reste ? Électricité, chauffage, eau, habillement, assurances, transports… Ne parlons pas des loisirs, des sorties et des vacances illusoires. Une personne vivant seule ne peut que finir son mois à découvert, à poil même devons nous écrire, ou surendettée.

Pourtant, vous en trouverez encore au Medef à nous certifier que le montant du Smic est un handicap majeur à la compétitivité de l’économie française. Les mêmes se garderont bien de vous indiquer ce que coûtent à leur entreprise leurs repas d’affaires, leurs voitures de fonction, le remboursement de leurs déplacements, de leurs nuits d’hôtel et leurs «petits arrangements crapuleux» pour gonfler artificiellement leurs frais professionnels remboursés par leur employeur.

Quelle est la valeur du travail au regard du coût de la vie ? Voilà la question que se posent en permanence 2,6 millions de Françaises et Français rémunérés au Smic, et quelques millions d’autres qui n’ont même pas le privilège de travailler 35 ou 40 heures par semaine et doivent se contenter de temps partiels et d’emplois aidés à 500 ou 600 euros nets par mois. La règle des trois tiers leur accordera alors entre 166 et 200 euros pour se loger, la même somme pour se nourrir, idem pour tout le reste. Le montant du Smic ne peut que décourager celles et ceux qui n’ont pas d’autre perspective que de travailler à ce taux horaire. Et sa revalorisation annuelle est fondamentalement inéquitable, car indexée sur le taux d’inflation qui ne correspond bien évidemment pas au renchérissement réel du coût de la vie (notamment du logement locatif ces dernières années).

Ainsi, selon l’Insee, le Smic mensuel net a été revalorisé de 64 euros entre janvier 2010 (1.056 euros) et janvier 2013 (1.120 euros). Soit un peu plus de 2 euros par jour, à peine le tiers du prix d’un paquet de cigarettes.

Sur ces trois années donc, les Smicards ont vu leur pouvoir d’achat quotidien augmenter de la valeur de 7 cigarettes ou de 1,25 litre de Super sans plomb !

Jean Pransoin pour Actuchomage.org

PS : La suite au prochain numéro !
Mis à jour ( Dimanche, 21 Juin 2015 19:43 )  

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