Malgré sa voix rieuse, c'est l'amertume qui prédomine. Après 17 années de travail temporaire à cumuler les casquettes dans de nombreuses sociétés, Sylvie Trouillet affiche son ras-le-bol sans enfiler de gants. «L'intérim, c'est devenu une bataille de tous les jours», peste-t-elle. Les derniers chiffres de Pôle Emploi, qui montrent une progression du travail temporaire de 14% sur un an, laissent cette quadragénaire de marbre. Sa seule préoccupation, «la précarisation du statut d'intérimaire» qui, d'après elle, va crescendo. Un constat qui l'a poussé à créer l'Association nationale des intérimaires de longue durée (Anild) pour défendre les droits de ces travailleurs.Au chômage depuis le début de l'année — excepté une mission de «secrétaire technique» de trois semaines dans une agence immobilière cet hiver —, cette assistante de direction de formation tire à boulets rouges sur un secteur qui «s'est profondément dégradé ces vingt dernières années». Après deux CDI ponctués de licenciements économiques, d'abord chez un grossiste en chaussures, puis dans une société de rénovation de bâtiment, elle pousse pour la première fois la porte d'une agence d'intérim en 1994. Elle a 26 ans. «A l'époque, il n'y avait pas d'aides ou d'allocations chômage, il fallait travailler tout de suite.» Dans la foulée, elle décroche sa première mission chez France Télécom : un poste d'assistante du directeur du site de Val de Fontenay, en banlieue parisienne.
De 1990 à 2001, «une période bénie des dieux»
De Nestlé à Air France, en passant par la Caisse d'épargne, EDF, la Fédération nationale des bijoutiers, etc, les missions s'enchaînent, «souvent de longue durée, de trois à six mois». «Le téléphone sonnait régulièrement», se remémore-t-elle, qualifiant la période du début des années 1990 jusqu'en 2001 de «bénie des dieux». Au fil des expériences, «j'ai gravi les échelons, passant de secrétaire commerciale ou sténodacylo pour devenir cadre», renchérit Sylvie avec fierté. «Grâce à l'intérim, mon salaire aussi a progressé, passant du Smic à des payes de 3.000 euros par mois», enchaîne cette fille de boucher-charcutier, qui perçoit alors le travail temporaire comme un ascenseur social. Revendiquant un statut «d'intérimaire de carrière, par choix», elle ne songe pas, dans ce contexte, à s'orienter vers un CDD ou un CDI.
Mais, dès 2001, les «dieux» se montrent moins cléments. Le «passage à l'euro» marque pour Sylvie le début d'une «période de flottement» dans l'enchaînement des missions. «Subitement, avec cette première crise, les candidats ont afflué dans les agences» au sein desquelles «les rapports humains» se sont, d'après elle, réduits comme peau de chagrin. «Les agences ne tenaient plus compte de notre bagage, de notre polyvalence et notre expérience comme avant ; elle ne valorisaient plus nos CV», s'agace Sylvie. «On nous proposait des missions sous-qualifiées, parfois sans rapport à notre formation. Et si on les refusait, on nous disait qu'il y avait trente personnes derrière.» Conséquence de la crise qui a suivi l'explosion de la bulle Internet, poussant les entreprises à réduire drastiquement leurs coûts et leurs effectifs. Pour Sylvie, les agences, soucieuses de préserver leurs contrats avec leurs sociétés partenaires, ont alors cessé de «vendre» correctement leurs intérimaires.
L'intérimaire, «un chômeur en sommeil»
Et à l'en croire, la situation s'est encore détériorée depuis la dernière crise. Un vrai fossé s'est notamment creusé entre «l'intérimaire, qui n'a droit ni aux RTT, ni aux tickets restaurants» et le «titulaire», analyse-t-elle. «Une fois, une collègue m'a dit que de toute façon, un intérimaire, ce n'est qu'un chômeur en sommeil !» Sans l'assurance de retrouver à chaque fois du travail, à l'instar de nombreux travailleurs indépendants, Sylvie concède que sa vie privée et sociale en a pris un coup : «Je suis célibataire, sans enfant, et n'ai pas pris de vacances depuis 1982», souffle-t-elle.
En 2005, alors au chômage et «sans allocs», Sylvie essuie une période de grande détresse. «Le téléphone ne sonnait plus, j'étais à bout de nerfs. Parfois, je devais me contenter d'un verre de lait et d'une biscotte par jour.» Il faudra l'opportunité d'une mission chez Carrefour pour mettre un terme à cette mauvaise passe et retrouver le moral.
Avec l'Anild, son association fondée en janvier dernier avec une amie intérimaire, Sylvie espère ainsi «sensibiliser les agences, l'opinion et les pouvoirs publics» à l'évolution du travail temporaire, notamment en vue de la présidentielle de 2012. Seule une quinzaine de membre ont jusqu'à présent rejoint ses rangs. Bien peu au regard «des plus de 800.000 intérimaires» qui composent le marché. Mais elle affirme que de nombreuses personnes ont déjà pris contact. A côté de son engagement, Sylvie cherche du travail. Attendant, comme toujours, que «le téléphone sonne».
(Source : Le Figaro)
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Commentaires
là on a l'exemple, ou la dégradation, c'est faite sentir moins rapidemment ..
paris et banlieue ( + de boulot ) et salaires + confortables ( jusqu'à 3000€ )
travail plutot de bureau ( pas le goulag )
fille de commerçants ( milieu pas trop défavorisé à la base )
en province, le dégout et les dégradations, c'est + rapide.
- salaire au smic quasi partout
- si issu milieu pauvre ou modeste (soucis de logements, soucis de moyen de locomotion etc qui vont avec, ce qui rend encore le tout + pénible)
- boulot souvent ereintants, parfois dégueu, bruyants, dangereux, etc, missions ou on sait parfois le soir même seulement si on a besoin de nous le lendemain etc, bref missions souvent de courtes durées, hyper bouche-trou.
la période "bénie des dieux" perso j'ai jamais connu, en interim, fallait que j'insiste et que je passe pour un "fout la merde", pour exiger ne serait-ce que mes tickets restaus, bien souvent.
dés 1990 c'etait la fin en province, du raisonnable. Répondre | Répondre avec citation | Citer
Ce qui est en soit encore plus choquant c'est de voir à quel point les conditions de travail sont pénibles, le code du travail restant visiblement à la porte de des établissements.
Des CDD qui passent en CDI mais avec une période d'essai alors que c'est interdit. Des directions qui décident de licencier les salariés revendicateurs. Des salaires revus à la baisse… parce que c'est comme ça au mépris des lois. A quand de vrais actions collectives et une vrai adhésion de masse des salariés aux syndicats ? L'action devant le conseil des prudhommes et les tribunaux administratifs en masse ?
Pour moi, changer les choses c'est en passer par une envie inébranlable de ne pas vouloir laisser tomber. Or c'est toujours plus de 'résignés' et d'individualisme là où l'action est nécessaire. Répondre | Répondre avec citation | Citer
Je vis dans un 30 m2 HLM en banlieue, mon salaire de 3000€ était pendant 2 ans mais vu que la plupart de mes amies (même poste mais en CDI) sont avec leur ancienneté autour de 4K€.
Actuellement, pour pouvoir obtenir des missions, on se brade 1600-1800€. on nous demande de passer un entretien de recrutement chez le client pour 4 jours de mission.
Etant donné que j'ai fait les marchés en boucherie dès ma plus petite enfance, oui, le domaine des bureaux n'est pas le goulag. D'ailleurs, je n'ai pas dit cela.
J'ai eu à déplorer auprès du journaliste beaucoup d'erreurs écrites dans cet article.
Je vous invite à me contacter ; le contact direct est si enrichissant ! Répondre | Répondre avec citation | Citer
Bienvenue, Sylvie !
Les erreurs ou approximations de journalistes, c'est quasi inévitable… Pour m'être également exposée en tant que chômeuse dans certains médias, j'ai connu. Nous sommes plus souvent "objets" que "sujets", un "produit premier prix" qu’on prend et qu’on jette après s'en être servi. Mais il faut témoigner, et je vous félicite de l'avoir fait.
Egalement, quand on s'expose, il faut s'attendre à des réactions désagréables, voire très désagréables. Toute personne qui se met en avant y a droit. Patdu49 est quelqu'un d'adorable, que la vie n'a pas épargné et, parfois, il déborde de colère. Ne lui en voulez pas.
Je vous souhaite tout plein de bonnes choses et bon courage pour l'action que vous entretrenez.
Sophie Hancart, rédactrice d'Actuchomage Répondre | Répondre avec citation | Citer
La période "bénie des dieux" veut dire que nous enchaînions les missions (années 90) sans passer un seul entretien de recrutement. Les missions étaient longues. J'ai commencé ma carrière d'intérimaire en bas de l'échelle (dactylo) au SMIC et j'ai évolué jusqu'à des postes de cadre. J'ai travaillé dur, heures supplémentaires souvent non payées, aucunes vacances ou jours de repos hors férié. J'ai travaillé avec de grands patrons et l'intérim m'a aidé à m'affirmer totalement.
Je suis également Déléguée du Personnel et je suis fière d'avoir un rôle de porte-parole pour les Intérimaires.
Je suis ouverte à toute discussion avec les intérimaires de tous secteurs. L'ANILD a été créée pour être une véritable plateforme d'échanges et de valorisation de notre statut de travailler particulier.
N'hésitez pas à nous contacter au lieu de nous critiquer sur la Toile sans nous connaître… Répondre | Répondre avec citation | Citer