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Qu'est-ce qu'un «chômeur fainéant» ?

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Cette expression insultante, de plus en plus utilisée, sert à qualifier le privé d'emploi qui, tardant à retrouver du travail, est accusé de paresse et de vivre aux crochets de la société tandis que ses concitoyens, eux, continuent à se lever chaque matin pour aller gagner leur vie et payer des impôts. Mais le chômeur est-il voué à la fainéantise ?

D'abord, il est bon de rappeler que le chômeur ne vit pas aux crochets de la société : de la même façon qu'un malade peut aller chez le docteur et se faire rembourser tout ou partie de ses soins par l'assurance maladie ou qu'un retraité touche sa pension grâce à l'assurance vieillesse, il a cotisé à l'assurance chômage quand il travaillait et donc acquis des droits, limités dans le temps. L'emploi étant — à moins d'être rentier ou héritier — le moyen le plus répandu de gagner cet argent censé nous permettre de subvenir à nos besoins ou plus, avant de perdre le sien, le chômeur était un travailleur comme les autres et demeure un salarié potentiel.

Il est bon aussi de rappeler que le chômeur reste un contribuable : même s'il n'est pas — ou plus — assujetti à l'impôt sur le revenu (qui ne représente que 20% des recettes de l'Etat), il s'acquitte toujours de la TVA (qui en représente la moitié), de la CSG, de la redevance télé et des impôts locaux.

Le chômeur est donc un salarié qui a perdu son emploi. Mais cette perte est-elle volontaire ? Dans l'immense majorité des cas, non. On sait bien que c'est l'employeur qui gère son personnel, décide de tailler dans les effectifs, de ne proposer que des contrats à durée déterminée, de prendre des stagiaires ou des intérimaires, de la même façon qu'il décide s'il faut faire des heures supplémentaires (et de les payer… ou pas !). Et la plupart des chômeurs "volontaires" sont, en fait, ceux qui ont démissionné de leur emploi, soit parce qu'ils en ont un autre derrière, soit parce qu'ils vivent une situation intenable dans leur entreprise : ils sautent sans filet car la démission, sauf cas considérés comme légitimes, les prive de leurs droits. Sinon, il faut négocier une rupture conventionnelle.

Le chômage est usuellement considéré comme provisoire, une sorte de petit passage à vide qu'il faut surmonter (un peu comme une maladie)... Mais les aléas de l'économie font que, pour beaucoup, le provisoire se met à durer, et le chômage se transforme en douloureuse épreuve. Pour des tas de raisons qui nous échappent — profil, parcours, âge, sexe, situation familiale et disponibilité, origines, handicap, conjoncture, mutations économiques ou technologiques… — et relèvent plutôt de la malchance (car il ne suffit pas d'être intelligent, compétent et battant : le contexte social et la chance sont aussi déterminants dans la réussite), on devient «chômeur de longue durée» au bout d'un an ou «de très longue durée» à partir de deux, comme une maladie qui mute en ALD. Ou, bien malgré soi, on s'abonne à la précarité, endossant le statut de «chômeur récurrent», un peu comme on contracte une maladie chronique, faute du vaccin CDI. Ainsi, contrairement aux idées simplistes véhiculées par ceux qui jugent sans savoir, on ne se "vautre" pas dans le chômage car en réalité, pour la plupart des individus qui sont tombés dedans, le chômage est un piège qui s'est refermé sur eux insidieusement.

Mais revenons à la paresse...

Au début, la perte d'emploi désarçonne comme elle peut soulager. Très vite, on s'aperçoit que la situation est paradoxale : d'un côté on se sent perdu, angoissé de ne plus faire partie de la grande tribu des gens "normaux", ceux qui bossent. Le rythme est cassé, on tente de le maintenir. Et de l'autre, on éprouve la joie des vacances, du temps retrouvé. Ce temps qu'il va falloir occuper. Et, quand le temps nous a manqué, on sait toujours quoi faire… Au début.

On recherche activement un nouvel emploi, on envisage peut-être une reconversion et, parallèlement, on en profite pour s'adonner à des activités autrefois moins accessibles. On savoure un sentiment de liberté, parfois l'excitation de la différence. Qui sont rapidement gâchés par la perte de revenu (on ne touche plus que 57% de son ancien salaire brut, ce n'est pas évident) et par la difficulté, bien réelle, de décrocher un poste stable au salaire décent et au contenu satisfaisant, sinon une formation qualifiante. Les réponses négatives s'entassent, les entretiens sont rares, décevants, de plus en plus éprouvants. Les embûches administratives nombreuses. On change plusieurs fois son fusil d'épaule, on demande conseil, on adopte de nouvelles stratégies. En vain. Au bout d'un moment, cela frise l'incompréhensible.

Finalement, cette priorité absolue consistant à retrouver du travail et qui vire à l'échec commence à nous miner. On se dévalorise, on se sent coupable. On a de moins en moins envie de profiter de son temps libre, de sortir, de faire son ménage. De voir du monde et de se justifier. Ainsi, une forme de «paresse» s'installe au fur et à mesure qu'on se déteste et que le découragement nous envahit. Bref : c'est un peu la déprime, et le paradoxe vire à la schizophrénie. Car il faut continuer à faire bonne figure alors qu'on en a de moins en moins la possibilité ou l'énergie, il faut "activer son réseau" alors qu'il s'est graduellement délité, il faut prouver sa bonne foi alors que la foi, elle, s'est évaporée.

Bizarrement le temps s'écoule, à la fois très vite et comme au ralenti. Puis le pire arrive quand s'épuisent les droits. Ce n'est plus la protection sociale qui va vous permettre de tenir, mais la solidarité nationale (plus souvent perçue comme de la charité). ASS, RSA : le "minima social" est synonyme de honte, de déchéance. C'est une humiliation de plus. Son montant dérisoire finit de vous achever : remplir son frigo ou chercher du boulot, il faut choisir ! Vous avez échoué à rejoindre la masse des honnêtes salariés contribuables : ceci est votre punition. Et la «paresse» s'accentue quand les marges de manœuvre disparaissent et que monte un sentiment d'injustice.

Oisiveté est mère de tous les vices, dit le proverbe

Trois motifs se cachent derrière cette vieille idée. Le travail est un pilier de notre société : on n'a rien trouvé de mieux pour • contribuer à sa bonne marche, • "occuper" les individus qui, dans le désœuvrement, pourraient mal tourner et lui nuire, • créer du lien social, c'est-à-dire un sentiment stimulant d'appartenance à la communauté laborieuse. Pour certains, il est même source d'épanouissement (pour certains car ce n'est pas la majorité, loin s'en faut). Tandis que le chômage est censé être improductif, isole, ou favoriserait les comportements anti-sociaux.

Si l'oisiveté est mère de tous les vices, elle est fille de toutes les vertus, disait le philosophe Alain en 1928. Le travail, cette "servitude volontaire" auquel n'échappent que ceux qui en ont les moyens, évite à l'être humain de se confronter trop profondément à lui-même (travailler plus pour penser moins). Bien qu'il subisse la pression de l'administration, de son entourage et de l'opinion publique, le chômeur échappe donc à la servitude volontaire du travail, mais il est autant confronté à lui-même — pour le pire ou le meilleur — qu'à la pauvreté matérielle. Une fois de plus, on navigue en pleine schizophrénie : il faut avoir un solide tempérament pour se satisfaire d'être plus riche intellectuellement mais indigent du porte-monnaie, surtout dans nos sociétés dites "modernes" où l'on considère les individus à l'aune de ce qu'ils ont et non de ce qu'ils sont. Il faut pouvoir assumer cette "liberté" dans la misère tel l'artiste qui, le ventre vide, continue à créer. Cette bataille quotidienne, ignorée du commun des mortels, demande aussi bien du courage qu'une grande capacité d'adaptation. Il y a du mérite à survivre dans un milieu aussi hostile.

Mais, qu'est-ce que la paresse ?

Dans la culture judéo-chrétienne, elle fait partie des 7 péchés capitaux. Dans le monde laïque, voilà ce que dit le dictionnaire...
Paresse : Répugnance au travail, à l'effort; goût pour l'inaction, apathie. Méd. Lenteur anormale dans le fonctionnement d'un organe.

La «répugnance au travail» prête à sourire quand on voit que ce sont bien les employeurs — Etat ou entreprises privées — qui se passent aujourd'hui des services de millions d'actifs qui ne demandent qu'à travailler. Comme quoi la puissance des uns conditionne l'impuissance des autres... Les employeurs sont aussi les premiers à être répugnés par l'emploi qu'ils estiment soit trop cher, soit accessoire. D'un côté ils prônent la "valeur travail" et de l'autre, ils le déprécient. Et ils en deviennent répugnants quand, n'ayant que l'embarras du choix, ils méprisent et discriminent les candidats, puis sous-paient et précarisent les moutons à cinq pattes qu'ils ont âprement sélectionnés.

Par contre, la «répugnance à l'effort» devient réelle quand tout l'acharnement déployé n'a servi à rien. Et quand, après vous être escrimé en vain des mois, voire des années durant, après avoir perdu confiance en vous et en la société, l'évidence s'impose : cette «inaction» n'est pas un «goût» personnel mais un état qu'on vous a finalement imposé. Une petite mort sociale, en quelque sorte.

Quant à l’«apathie», après tant d'énergie gaspillée, elle sert à contenir l'écœurement et la colère. Cette «apathie», qu'on peut également qualifier d'asthénie, est un état de fatigue générale, d'affaiblissement, d'épuisement, avec son corollaire la neurasthénie : état durable d'abattement accompagné de tristesse...

Paresse et chômage, ces deux mots sont toujours associés, bien qu'on trouve des paresseux dans le monde du travail mais ça, c'est sans importance : eux, ils ont l'excuse d'avoir un emploi ! Puisqu'on distingue le chômage "volontaire" et "involontaire", même nuance doit être faite pour la paresse. Et puisqu'il est tout de même admis que le chômage est essentiellement involontaire, la «paresse» qu'on lui associe l'est tout autant. Mais cette vérité-là, il est de bon ton de l'occulter, comme il s'agit d'occulter toute responsabilité collective dans ce fléau en lui substituant des griefs individualisés. Tout comme 75% des licenciements le sont pour motif personnel contre seulement 25% pour motif économique : ça en fait, des salariés incompétents accusés de faute, d'insuffisance professionnelle ou d'inaptitude ! Ça en fait, des boucs émissaires !

Chômeurs à la dérive

Imaginez une voiture qu'on fait rouler de moins en moins souvent : la batterie finit par se décharger. Le chômage, c'est pareil : il finit par vous mettre à plat. Quand les pinces ne suffisent plus, on peut toujours racheter une batterie. Mais pas un homme (qui, comme l'a déclaré — ou déploré ? — Nicolas Sarkozy au début de sa campagne présidentielle, «n'est pas une marchandise comme les autres»).

Imaginez un amoureux transi, éconduit et trompé par sa belle. Toujours désireux de lui plaire, de la regagner pour rester auprès d'elle, il s'accroche désespérément et redouble d'ardeur. Mais la belle demeure insensible, l'éconduit à nouveau, l'ignore et regarde ailleurs (ses nouveaux prétendants sont plus jeunes, plus beaux, moins chers). Que va-t-on dire de lui s'il s'acharne à ce point pendant un an, deux ans, trois ans ? Qu'il est idiot, qu'il n'a pas de fierté, qu'il est masochiste. On lui dira de laisser tomber : une de perdue, dix de retrouvées !
Dans le rôle de la belle, je pense que vous avez reconnu le marché du travail mais le problème, c'est qu'il n'y en a qu'un (à moins d'avoir la fibre entrepreneuriale…). Quand il vous exclut, même si vous vous démenez longtemps pour y avoir une petite place, la persévérance a ses limites et au bout d'un moment, il est normal de lâcher prise. Normal d'admettre qu'on ne fait plus partie du même monde pour que cesse cette schizophrénie. Normal, ensuite, d'en vouloir à ceux qui vous ont fichu sur la paille et de s'y opposer : c'est une question de dignité. Normal, aussi, de virer misanthrope.

Car le préjudice matériel, moral ou d'agrément causé par le chômage de masse n'a pas de responsable et n'est même pas reconnu. La seule réparation qu'on lui connaisse est ce minima social qu'il faut mériter avec l'étiquette du «profiteur» et de l’«assisté». Un comble !

Le «chômeur fainéant» tel qu'on le traite, force est de reconnaître qu'il l'est devenu et ce, progressivement. Fainéant ou paresseux, parce qu'il n'arrive plus à sortir de son lit ou tout simplement de chez lui, à aller vers les autres (qu'il fuit) ou à entreprendre quoi que ce soit (à quoi bon ?) : cela ne s'appelle pas de la paresse, mais de la dépression. S'il se replie sur lui-même, c'est parce qu'il sent, qu'il sait qu'il est pestiféré : il est le reflet de la mauvaise conscience d'une société qui ne tourne par rond et qui l'a arbitrairement destitué, tout en le soupçonnant d'être l'artisan de son exclusion. Alors, échaudé par l'échec et las des brimades bien qu'il ait tout fait pour se raccrocher aux wagons, il s'enferme chez lui parce qu'il sait que c'est le seul endroit où il aura la paix et que de toutes manières, il n'a plus d'argent à consacrer à une quelconque vie sociale.

Le «chômeur fainéant» est donc un être blessé, désabusé, épuisé, et dépressif. Le chômage s'est installé en lui comme une maladie incurable. Mais reproche-t-on à un cancéreux d'avoir le cancer ? Non. Même si la maladie rebute les bien portants, insulte-t-on collectivement les souffrants ? Non plus. Alors, cessons d'insulter les chômeurs.

Sophie HANCART


«L'oisiveté est, dit-on, la mère de tous les vices. Mais l'excès de travail est le père de toutes les soumissions.» (Albert Jacquard, généticien)

«L'oisiveté serait mère de tous les vices et le travail une vertu, la plus belle de toutes les vertus... Il est inutile d'observer que cette morale est à l'usage exclusif des prolétaires, les riches qui la prônent n'ayant garde de s’y soumettre : l'oisiveté n'est vice que chez les pauvres.» (Emile Pouget, syndicaliste)


Mis à jour ( Dimanche, 10 Mars 2013 01:58 )  

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