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Tribulations d'un précaire

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Iain Levison dépeint une Amérique bien différente des clichés et de l’image qu’elle voudrait renvoyer au monde. Avec ce troisième ouvrage, le romancier d’origine écossaise démonte la réalité du travail aux États-Unis. Il en sait quelque chose… Entretien.

Votre dernier roman décrit le parcours d’un jeune licencié précaire, le premier celui d’un homme prêt à tout pour travailler même à tuer, le deuxième celui d’une femme policier noire, frustrée de n’avoir aucun espoir de progression dans la hiérarchie… Le travail est-il au centre de votre travail littéraire ?

Iain Levison. Oui. Les Américains sont beaucoup moins payés qu’auparavant et leur pouvoir d’achat a baissé. Les prix et les loyers ont beaucoup augmenté. Cela conduit les gens à prendre deux, voire trois emplois. J’ai des collègues, dans le restaurant où je travaille, qui tout d’un coup regardent leur montre et disent : «Il faut que j’y aille, c’est l’heure de mon deuxième travail.» C’est complètement fou : des millions de personnes passent tout leur temps éveillé à travailler ! Mais même si leur vie est difficile, ils ont «la chance» d’avoir un emploi. Qui n’en n’a pas aux États-Unis n’a aucun revenu, ne peut ni manger ni se soigner. Aucun système social ne permet de s’en sortir. Quand on en vient aux métiers qualifiés, comme pour cette agente du FBI, on se trouve confronté au racisme, au sexisme. L’ambiance sur les lieux de travail est très pénible dans ce pays.

Les Américains adorent prétendre que tous ces problèmes sont résolus, qu’il suffit de donner du travail aux Noirs ou aux femmes pour que les problèmes de racisme ou de sexisme aient disparu et que personne n’a plus de raison de se plaindre. Je travaille aussi pour un magazine à Philadelphie et j’ai constaté que les femmes gagnent 20% en moyenne de moins que les hommes. Si je sais le mécontentement des salariés et leur sensation d’être exploités, c’est que je travaille avec eux. Aux États-Unis, les autorités, les entreprises, les médias font semblant de croire qu’il suffit, en commençant de travailler, de signer une feuille affirmant : «Je ne me montrerai pas sexiste ou raciste», pour que les problèmes soient résolus. C’est là-dessus que j’aime écrire.

Les générations de jeunes salariés américains vous semblent-elles broyées, à la dérive, désespérées ?

Iain Levison. Ma génération est la première dans l’histoire des États-Unis qui gagne moins que la précédente. Auparavant, quand la situation des salariés empirait, des mouvements sociaux se développaient. Aujourd’hui, la télévision développe la passivité et montre qu'au-delà de chacun tout va bien. C’est un peu le monde que craignait George Orwell.

Quelle est votre situation personnelle ? Vivez-vous de votre écriture ? Votre narrateur de "Tribulations d’un précaire" en est à son 42e emploi en dix ans. Et vous ?

Iain Levison. J’ai largement dépassé la cinquantaine de petits boulots désormais. Ces dernières années, j’ai travaillé tout l’été comme charpentier, avec des grosses semaines de 50 heures par les grosses chaleurs de la Caroline du Sud. J’ai démissionné le 1er octobre et je travaille dans un restaurant 15 à 25 heures. Avec mes revenus d’auteur et mes économies après mon travail de charpentier, je m’en sors.

La critique en France a salué vos livres… Comment se fait-il que vous ne soyez pas édité aux États-Unis ?

Iain Levison. C’est une excellente question… Pour dire vrai, je ne m’imaginais pas que mes livres recevraient un meilleur accueil à l’étranger qu’aux États-Unis. Les Américains ont du mal à reconnaître qu’il y a des problèmes dans leur société. Ils s’enferment dans un déni permanent. En France et en Europe, les gens sont plus éveillés culturellement, mieux informés. Aux États-Unis, même si la population souffre, elle refuse la critique.

Être d’origine écossaise vous a-t-il permis de mettre à distance le mode de vie américain ? Avez-vous puisé dans ce «voyage transatlantique» vos raisons d’écrire ?

Iain Levison. Oui. Cela a changé ma façon de voir. Je connais des citoyens américains qui partagent mes vues. Mais je suis peut-être moins prisonnier du mode de vie et je réagis un petit peu plus vite. Avoir été très pauvre en Écosse et plus riche aux États-Unis auprès de mon père médecin est une expérience très rare avant l’âge adulte et me donne une perspective sociale unique.

À plusieurs reprises, vous notez dans vos romans que «massacrer la langue est monnaie courante»…

Iain Levison. Je mets en cause une propagande habile qui tord les mots. Qui vient des politiciens mais aussi des chefs d’entreprise. Par exemple, une loi américaine prévoit que les employés au-delà de 40 heures par semaine sont payés une fois et demie plus. C’est valable pour les employés, mais pas pour les cadres dirigeants. Alors les entreprises nomment tous leurs employés managers. On leur demande : «Ça vous dirait de progresser dans l’entreprise ?» quand il s’agit seulement de payer moins les heures supplémentaires. C’est ainsi que ça se passe dans tous les domaines. Il n’y a plus de coups de matraque sur la tête ou de gaz lacrymogènes pour vous faire tenir tranquille, tout se fait à travers les mots.

Vos récits fuient le spectaculaire quand bien même votre héros serait un tueur. Voulez-vous dépeindre notre société et ses «rationalités économiques» comme une sauvagerie tranquille ?

Iain Levison. Ce que je décris, cette sauvagerie, cette barbarie, est quotidienne aux États-Unis. Dans chaque ville américaine, comme Philadephie, vous avez environ 500 meurtres par an, et ce sont des pauvres qui se font assassiner. Se faire tuer n’a donc rien de spectaculaire. Ce n’est qu’un autre de ces faits qu’on fait semblant de ne pas voir en regardant ailleurs. La barbarie aujourd’hui a son siège en Irak où on est arrivé, je crois, à près de 500.000 morts. Elle ne fait pourtant que des entrefilets dans la presse américaine. Au moment du massacre de Virginia Teck, le campus sur lequel une trentaine d’étudiants ont été tués, un bombardement et des affrontements avaient fait quelque 500 morts en Irak. Mais aux États-Unis on n’en disait rien. Cela illustre l’ethnocentrisme américain. Cela vaut pour ce qui se passe en Afrique mais aussi à l’égard des Noirs américains. Les dizaines de morts pauvres, noirs, assassinés chaque jour aux États-Unis ne sont pas l’objet de la même attention que les trente étudiants blancs et de bonne famille.

(Source : L'Humanité)

Iain LEVISON, Tribulations d'un précaire - Ed. Liana Levi (2007) - 16 €

Nous vous recommandons vivement ses précédents romans, Un petit boulot et Une canaille et demi : à la fois drôles et un poil cyniques, ils sont tous les deux savoureux !
Mis à jour ( Dimanche, 26 Septembre 2010 20:00 )  

Commentaires 

 
0 # did 2007-10-28 19:41 Je n'ai lu aucun de ces livres mais la situation qu'il décrit concernant les travailleurs américains me rappelle étrangement celle que les travailleurs français vivent actuellement. Selon l'Inspection du Travail, 9 entreprises sur 10 n'organisent pas d'élections des délégués du personnel, soit par volonté soit par manque de candidats. Plus personne n'ose se plaindre, plus personne ne veut se défendre. Tout le monde fait l'autruche ou espère passer au travers des problèmes. Ce n'est pas comme ça qu'on s'en sortira. Perso, je suis délégué du personnel, et ex-délégué syndical CFDT. Apres Ted Stanger (Américain) et Jean-Benoît Nadeau (Québécois), c'est au tour d'un Americano-écossais de nous éclairer. Bravo. did Répondre | Répondre avec citation | Citer
 

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