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Les exilés

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A l'heure où les lois sur l'immigration se durcissent et où les clandestins font l'objet d'expulsions musclées dans la plupart des pays riches, qu'ils soient gagnés ou non par le chômage de masse, il est urgent de découvrir ce livre ô combien prenant qui nous permet de transposer et de mesurer, à travers une Histoire encore toute récente, à quel point cette chasse et cette haine sont infondées. Et c'est avec trouble qu'on notera des similitudes entre cette époque et la nôtre, comme si, lentement mais sûrement, nous étions en train de revenir soixante-dix ans en arrière...

A la fin des années 30, juste avant la Deuxième Guerre mondiale, l'Europe connaissait un chômage important. Dans ce contexte, après avoir été progressivement dépouillés de leurs biens par les nazis, des milliers de Juifs expulsés d'Allemagne ont erré à travers l'Europe, refoulés de frontières en frontières, sans domicile fixe, dans la clandestinité et le dénuement, la peur au ventre.

Aujourd'hui, on reconnaît que le traitement qui leur a été infligé fut des plus injuste et des plus ignoble. Mais à l'époque, c'était comme ça : ils étaient indésirables, et peu en doutaient. Ceux qui n'ont pas fini dans les camps de concentration étaient des apatrides à qui on avait retiré toute nationalité. Exploités par des employeurs sans scrupules (tout comme nos sans-papiers) ou proies au chantage, dénoncés par des individus zélés qui les considéraient comme des criminels ou aidés en cachette par des citoyens désintéressés, ces gens ont tenté de résister à l'arbitraire policier, à l'humiliation et à la mort. "Les grands problèmes de l'émigré sont la faim, le logement et le temps dont il ne peut rien faire puisqu'il ne lui est pas permis de travailler", explique l'auteur par le biais de l'un de ses personnages : ce constat est aussi valable pour le chômeur relégué aux minima sociaux et l'immigré sans défense, mais j'y reviendrai plus loin.

En 1939, pays des Droits de l'Homme, la France était encore la patrie naturelle des exilés, un haut lieu de la culture européenne et un bastion de résistance contre le fascisme. Erich-Maria Remarque nous relate le destin de Ludwig, demi-juif de 21 ans, et de Joseph, baroudeur quadragénaire. "Relève la tête, gamin ! dit-il à son jeune ami. Tu as de la chance de vivre au XXe siècle, le siècle de la civilisation, du progrès et des sentiments humanitaires !"

Avec réalisme et chaleur, l'écrivain allemand - exilé volontaire dès 1931 - décrit les conditions de vie extrêmes de ces clandestins à la recherche d'un toit pour se cacher, d'un moyen pour se nourrir et se vêtir. Il parle de leurs rencontres, qu'elles soient vitales ou néfastes. Nous suivons ces victimes devenues coupables à travers l'Autriche, la Tchécoslovaquie, la Suisse, puis à Paris. "Le seul fait de survivre quand on est dans la misère représente déjà un art", constate l'un des protagonistes. Et c'est ainsi que nous assistons de bout en bout à cette aventure humaine, à la fois horrifiés par la bassesse des hommes et, aussi, rassurés par la grandeur d'âme de certains.

Tout en nuances sous la plume d'Erich-Maria Remarque, le courage, la solidarité, la camaraderie et l'amour côtoient l'égoïsme, l'ingratitude, le mensonge et la lâcheté. Son livre n'est qu'une grande interrogation sur les contradictions de notre espèce : "C'est curieux. Les hommes rougissent aux remarques les plus naturelles, mais les réflexions grossières ne les font pas sourciller." (...) "Plus un homme est primitif, plus il s'estime bon. C'est ce qui donne la force d'impulsion. Il faut une conviction aveugle. Le doute et la tolérance sont des attributs d'un homme civilisé. Ils causent sans cesse à nouveau sa perte. Le vieux travail de Sisyphe. Un des mythes les plus pénétrants de l'humanité." (...) "La compassion n'est pas de la douleur. La compassion est un plaisir caché de la souffrance d'autrui. Un sentiment de délivrance de n'être pas soi-même celui qui souffre ou que ce ne soit pas un être cher. C'est là le malheur du monde. C'est pouquoi le monde progresse si lentement et régresse si vite." (...) "La sérénité, fille paisible de la tolérance, a disparu de notre époque. Elle exige trop de qualités : la connaissance, la réflexion, la modestie et la tranquille résignation devant l'impossible. Toutes ces vertus ont fui devant le sauvage idéalisme des casernes dont l'intolérance se pique aujourd'hui d'améliorer le monde. Ceux qui ont voulu améliorer le monde l'ont toujours détérioré."

Et si aujourd'hui nous croyons vivre en temps en paix, sévit une guerre économique et son sauvage idéalisme de soi-disant progrès qui continue à détériorer le monde.

Figurez-vous que l'autre soir, j'étais invitée à l'anniversaire d'un ami. L'une des personnes présente, bardée de bonnes intentions et sachant que je suis sans emploi depuis cinq ans, me suggère avec bienveillance d'aller tenter ma chance en Irlande où elle a entendu dire qu'il y a du travail. Poliment je lui ai répondu que j'y songerai, mettant fin à une discussion qui m'aurait valu de me justifier une fois de plus. Car non seulement suinte en permanence l'idée que les chômeurs sont responsables de leur situation, mais qu'ils contribuent à leur propre échec en ne faisant pas le maximum pour s'en sortir... Or il se trouve que je ne peux pas partir (moyens financiers, contexte familial…) et que JE NE LE VEUX PAS, car à mes yeux l'émigration n'est certainement pas un moyen de régler le problème du chômage en France ! Il est monnaie courante de suggèrer aux chômeurs d'aller tenter leur (mal)chance ailleurs, et ceux qui le leur préconisent sont souvent les premiers à estimer qu'il y a trop d'étrangers chez nous. Devenir à son tour l'immigré, l'étranger, le clandestin d'un autre pays avec la haine que cela suppose est une bien piètre solution.

J'insiste donc sur le fait que la cause des chômeurs et des immigrés est commune, en espèrant que ce merveilleux livre pacifiste pourra convaincre les demandeurs d'emploi et même les salariés qui se trompent en croyant que les immigrés et autres clandestins sont leurs ennemis. L'immense majorité de ceux qui quittent leur pays sont toujours des gens qu'on a injustement appauvris en les privant de travail, de revenu et de droits. Quitter sa terre et sa famille est toujours un crève-cœur. Etre obligé de le faire au prix de sa vie est forcément la conséquence d'une ignominie. Qu'on se le dise !

Sophie HANCART

A lire également : L'Etincelle de vie (1952), Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1954) et A l'Ouest rien de nouveau (1929).

Erich-Maria REMARQUE, Les exilés (1941) - Le Livre de Poche
Mis à jour ( Jeudi, 30 Juillet 2009 14:07 )  

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