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Quand le procès d'un chômeur vire au procès de Pôle Emploi

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Un militant de la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile-de-France comparaissait hier matin pour «outrage à Pôle emploi». Le compte rendu de Mediapart.

Au moment de plaider, le procureur est un peu embêté. De toute évidence, il semble considérer que cette affaire n'aurait jamais dû atterrir devant la dixième chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance de Paris.

C'est pourtant bien ce qui est arrivé. Ce mardi 22 novembre, Laurent G., demandeur d'emploi parisien de 50 ans, était convoqué devant la justice. Le prévenu, militant de la Coordination des intermittents et précaires (CIP) d'Ile-de-France, comparaissait pour «outrage à Pôle emploi». En octobre 2009, lors d'une action de ce collectif de chômeurs, Laurent G. aurait traité les agents du Pôle emploi Vicq d'Azir (Xe arrondissement de Paris) d'«incompétents, de fainéants» et de «bons à rien». La directrice de l'agence avait porté plainte contre le militant. Plainte alors jugée recevable par le Parquet, qui a donc envoyé Laurent G. en correctionnelle pour «outrage à Pôle emploi, représenté par sa directrice». En droit pénal, l'outrage envers un agent public peut être puni de 7.500 euros d'amende et de six mois de prison ferme.

On connaissait l'outrage à agent de police, l'outrage à magistrat, l'outrage au président de la République. Mais selon les associations de défense de chômeurs, «l'outrage à Pôle emploi» est une grande première.

Mardi matin, deux ans après les faits, les amis, une vingtaine de militants et sympathisants de la CIP étaient donc venus soutenir Laurent G. Mais bien vite, l'audience a viré en procès du service public de l'emploi, dont plusieurs témoins se sont appliqués à démontrer la cruelle incapacité de répondre à sa mission d'accompagnement des chômeurs.

Après une affaire de conduite en état d'ivresse sur les Champs-Elysées vite expédiée, Laurent G. est appelé à la barre. Dans sa déposition devant les policiers, la directrice de Pôle emploi affirme qu'il «vient régulièrement avec un groupe d'intermittents pour se plaindre» du travail de Pôle emploi, et qu'il a créé le 19 octobre 2009 un «sentiment d'insécurité» en traitant les agents de noms d'oiseaux.

D'une voix calme, Laurent G. se dit «surpris de comparaître aujourd'hui». La CIP, dit-il, s'invite régulièrement dans les agences de Pôle emploi pour faire réviser des dossiers en carafe, accompagner des chômeurs radiés de façon abusive, faire débloquer des allocations non versées. «Oui, j'ai régulièrement critiqué le travail de Pôle emploi, reconnaît-il. Mais je n'ai pas outragé Pôle emploi, ni sa directrice.» Un peu plus tard, Laurent G. admettra bien avoir prononcé les mots qu'on lui reproche, mais sans viser un agent en particulier.

«Violence institutionnelle»

Premier témoin cité par la défense, Philippe Sabater, le secrétaire général adjoint du SNU, le principal syndicat de Pôle emploi, décrit une «situation intenable» alors que plus de 4,3 millions de Français sont inscrits au chômage. «Ce qui produit la violence des deux côtés du guichet, c'est la violence institutionnelle créée par la fusion» de l'ANPE et des Assedic, une «funeste erreur» selon lui. Il dénonce les suppressions de poste (2.000 équivalents temps plein entre 2010 et 2011), la dégradation des conditions de travail, ou encore la décision récente de communiquer uniquement par Internet avec les demandeurs d'emploi.

«Du coup, les radiations administratives ont augmenté», soutient Philippe Sabater. Chaque mois, 60% des 480.000 sorties de Pôle emploi s'expliquent par des «cessations d'inscription pour défaut d'actualisation», des radiations administratives ou des sorties non expliquées. Le climat est de plus en plus tendu. Il y a quelques semaines, un demandeur d'emploi a pris quelques heures en otages deux responsables d'une agence parisienne. Mais selon la CIP, d'autres actes désespérés et pas médiatisés ont été recensés récemment – un demandeur d'emploi aurait ainsi tenté de se taillader les veines dans une agence de Seine-Saint-Denis pour obtenir une ouverture de droits, et un jeune intermittent menacé de se trancher la gorge dans l'agence Vicq d'Azir (une «action coup de poing» qu'il a même filmée).

Christine, responsable de l'accueil à la permanence de la CIP, se présente à la barre. La militante parle des refus de droits jamais motivés, des demandeurs d'emploi livrés à eux-mêmes quant à leurs droits, des queues qui se forment dans les agences pour parler au serveur vocal, le 3949 – car l'accueil des chômeurs est désormais minuté, et les entretiens en face-à-face sont devenus rarissimes. Le juge l'interrompt d'un sourire las et lui lance une phrase qui montre qu'il n'apprend rien : «On suit la situation en lisant la presse...»

Après un troisième témoignage – une autre militante de la CIP –, Laurent G. revient à la barre. «Je ne sache pas que le droit d'exercer un droit à l'accompagnement des demandeurs d'emploi et de critiquer l'accueil qui leur est fait constitue un outrage !»

Le jeune procureur se lève. Il ne masque pas sa gêne. «La poursuite du ministère public – qu'il représente pourtant en tant que magistrat du parquet – me semble d'un fondement juridique fragile», dit-il sans ambages. Et pour cause : le délit d'outrage ne s'applique en effet qu'aux personnes physiques (les agents publics), pas aux personnes morales comme Pôle emploi. En quelques mots, le représentant du Parquet vient de remettre en cause toute la procédure. Fait rare, il ne recommande aucune peine et s'en prend même à Pôle emploi, dont aucun représentant n'a daigné pointer son nez au tribunal.

«Ce n'est pas si fréquent que le Parquet relève que des poursuites ne sont pas bien fondées légalement», se réjouit à la sortie du tribunal Elise Vallois, l'avocate de Laurent G. Pendant sa plaidoirie, l'avocate avait plaidé le «droit de critiquer l'action politique et administrative sans encourir de poursuite pénale». Visiblement, la justice est du même avis qu'elle. A moins d'une grosse surprise, la relaxe semble la plus probable. Jugement le 13 décembre.

Mathieu Magnaudeix pour Mediapart

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Mis à jour ( Lundi, 28 Novembre 2011 17:23 )  

Commentaires 

 
# jcbouthemy 2011-11-23 11:39 On peut se féliciter que la justice fasse parfois correctement son travail.
On peut espérer que Pole Emploi en tienne compte et, plutot que de s'en prendre aux chomeurs, s'associe à ceux ci pour exiger que le gouvernement et les pouvoirs publics rendent enfin effectif le droit constitutionnel d'obtenir un emploi.
Je profite de ce commentaire pour rappeler que la revendication d'un tel droit m'a valu, le 10 novembre 2011, condamnation à 400 euros d'amende avec sursis et à payer à Pole Emploi 981 euros. Condamnation dont j'ai fait appel et qui devrait être rejugée dans un délai de 18 à 24 mois.
Dans le même temps je poursuis les partis politiques pour ne pas défendre ce droit constitutionnel . L'appel contre le PS devrait être plaidé bientot.
jcbouthemy
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# Maxerem 2011-11-23 16:15 La mission de la "justice", surtout correctionnelle , est avant tout le maintien de l'ordre public. Il vaut donc mieux balayer sous le tapis cette procédure ridicule.
Il n'y a pas eu de casse, alors pourquoi jouer le pompier pyromane par une condamnation qui ne pourra provoquer que mobilisation et manifestations ?
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# tristesir 2011-11-23 22:04 Citer:
qui ne pourra provoquer que mobilisation et manifestations ?

J'aimerai avoir tes certitudes.
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# Anna Lise 2011-11-24 11:06 Pour accéder aux témoignages qui ont été rédigés pour ce procès, voir Moi, personne quelconque de nationalité de hasard, déclare avoir été témoin des faits suivants

www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5903

Pour un autre point de vue sur la même question

Il n’est de pire chômeur que celui qui se fait entendre

www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5904
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# Du coeur a l outrage 2011-11-25 08:53 (…)agence Pôle emploi du nord de Paris, une dizaine de personnes accompagnent cinq demandeurs d’emploi dans leurs démarches. « Il y avait des mères intermittentes à qui Pôle emploi avait prélevé directement sur leur compte sans les prévenir, ou encore un intermittent qui avait déclaré 708 heures de travail et à qui l’institution en refusait 400 »… de signer un « rappel à la loi » et de rédiger une lettre d’excuse, sur demande du parquet. … refuse de reconnaître l’infraction et rejette la demande du procureur. Deux ans après… : « Pôle emploi ne remplit pas sa mission, il n’informe jamais sur les droits des allocataires »…
d'autres articles de presse avec celui de Politis
www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5905
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# camélia 2011-11-25 20:32 Heureuse de constater que le bon sens existe encore en matière de justice…Je ne manquerai pas de revenir pour lire la conclusion… Répondre | Répondre avec citation | Citer
 
 
# superuser 2011-12-14 18:46 Le 13 décembre, la chambre correctionnelle a prononcé la relaxe, car l'outrage à personne morale n’existe pas en droit pénal :

www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5925
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