«Les restructurations conjoncturelles ont cédé la place à des restructurations de compétitivité, dictées par une quête permanente de la performance.» Spécialiste des plans sociaux à la Reims Management School, Rachel Beaujolin-Bellet plante le décor : «Les restructurations sont à présent une méthode de gestion bien intégrée dans le management des entreprises»...«Mais malgré cette banalisation, la loi continue d’exiger une justification économique aux licenciements, poursuit l’experte. Depuis l’affaire Danone, les entreprises sont donc contraintes d’"habiller" leur décision, de construire un argumentaire pour éviter le tribunal et rendre les licenciements socialement acceptables.» En ce moment, la crise fournit un argumentaire clés en main et ouvre la voie à des restructurations radicales pouvant aller jusqu’à la fermeture de sites. Mais ces opérations très sensibles sont toujours préparées dans la plus grande discrétion, parfois des années auparavant.
La manière la plus simple de renforcer la «légitimité» d’un plan social est de mettre le site réellement en difficulté. Il existe ainsi tout un éventail de techniques qui permettent d’organiser en amont la non-rentabilité d’une usine, de l’asphyxier jusqu’à ce que la restructuration apparaisse comme inéluctable. «Dans ce cadre, les désinvestissements, les transferts de marge et les divers jeux d’écriture dans les comptes sont très courants», estime Rachel Beaujolin-Bellet. Après l’annonce d’une restructuration, d’autres méthodes peuvent également être mises en œuvre pour limiter l’impact d’une grève, comme la constitution de stocks ou la duplication de la production sur un autre site.
Ces opérations sont complexes à réaliser, mais les risques sont limités pour les entreprises. D’après une étude de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) publiée en 2005, la justice n’intervient que dans 4% des cas. Certes, les syndicats qui ont des doutes sur la pérennité d’un site peuvent aussi déclencher le «droit d’alerte». «Mais cela ne marche quasiment jamais», déplore Rachel Beaujolin-Bellet. Reste ce que la chercheuse appelle «l’apprentissage collectif». En effet, à force d’être confrontés à des plans sociaux brutaux, salariés et syndicalistes parviennent de plus en plus à dépister les manœuvres de leurs patrons.
(Source : L’Huma)
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Commentaires
Des actionnaires souhaitent se débarrasser d'une société. Ils conseillent aux cadres de celles-ci, ou à de nouveaux investisseurs, de la racheter en s'endettant. En général, l'endettement est important car les cadres ne disposent pas d'un gros capital, et l'investisseur éventuel qui vient à leur côté veut risquer le moins de capital possible. C'est cela, le «levier». Avec une société au capital de 100, j'emprunte 1000 ! Et si je gagne 10% sur 1000, cela procure à mes fonds de 100 un rendement de 100%.
Ni esprit patrimonial ni esprit d'entreprise de long terme, encore moins de «rôle social»
Les nouveaux propriétaires espèrent bien tirer de l'entreprise un rendement tel qu'ils pourront largement payer l'intérêt et rembourser l'emprunt mais, surtout, revendre avec profit. Pour gonfler les résultats, ils «serrent donc tous les boulons», éventuellement licencient au maximum pour réduire les coûts, histoire de dégager un ou deux résultats annuels positifs pouvant intéresser de nouveaux acquéreurs.
Il y a rarement chez eux d'esprit patrimonial, d'esprit d'entreprise de long terme, encore moins de «rôle social». Certains «fonds d'investissements » se sont spécialisés dans cette activité, soit comme prêteurs, soit plus souvent comme actionnaires aux côtés des cadres qui mettent en œuvre le LBO. Les prêteurs, bien entendu, prennent en gage la société. En cas de malheur, elle devient donc leur propriété.
Autrefois, dans les années 80, les Salins du Midi (sel pour le dessalage routier, «fleur de sel» de consommation, vins de Listel…) étaient propriété de la Compagnie de Suez. Elle s'en est séparée en 1996 au profit d'un consortium anglo-saxon, Morton et Rom and Hass, lequel l'a revendue sous forme de LBO en 2006. Entre temps, une gestion pour le moins discutable a brisé l'élan des Salins du midi dans son domaine d'origine; des cadres affirment qu'ils avaient vocation à devenir la première entreprise saline d'Europe.
Sous quelle forme a eu lieu le LBO ? Une société, Salins international, a été créé par 17 des cadres de l'ancienne entreprise, dont l'ancien PDG. Sont entrés dans son capital le Crédit agricole et Checkers capital, un fonds spécialiste des LBO, et la banque ABN-AMRO qui, on le sait, vient d'essuyer une lourde perte (880 millions) dans la crise bancaire de l'automne.
Cette structure a emprunté aux trois mêmes 144 millions d'euros (ce qui, au moins pour le Crédit agricole et ABN Amro était hétérodoxe) pour le rachat, ce qui correspond à des intérêts annuels de 15 millions d'euros. Le résultat des Salins correspond à ces intérêts. La société rachetée ne dégage donc plus d'excédent au-delà et ne peut pas rembourser. Un premier plan social de 76 personnes avait eu lieu en 2007 sur le site du village des Salins-de-Giraud, dans les Bouches du Rhône.
Licencier 144 personnes au prétexte d'investir dans de nouvelles activités
Aujourd'hui, les actionnaires-prêteurs menacent d'un nouveau plan de 144 personnes, dont 57 dans le Gard et le reste dans les Bouches du Rhône, au prétexte d'un investissement, fumeux aux yeux des salariés, dans de nouvelles activités (thalassothérap ie, soins divers…). Pour le réaliser, ils demandent aussi de pouvoir revendre des actifs.
Lesquels ? Des terres évidemment et sur le littoral, bien sûr ! Et à qui ? Au Conservatoire du Littoral, c'est-à-dire aux pouvoirs publics régionaux et nationaux. Il s'agirait de vendre à 90 centimes d'euros le mètre carré (9000 euros l'hectare) 9350 hectares soit 84 millions d'euros (6150 ha dans les Bouches-du-Rhône pour 55 millions d'euros et 3201 ha dans le Gard pour 29 millions d'euros).
Le contribuable, à travers l'Etat et les Conseils régionaux du Languedoc et du Roussillon et de Provence-Alpes-Côte d'Azur, viendrait donc socialiser, une fois de plus, les pertes privées de la société “LBOisée”. Ainsi les actionnaires récupéreraient-ils, dans un premier temps, plus de la moitié du capital prêté sans avoir perdu un sou d'intérêt. Si tout s'était passé sans problème pour cette première vente, on peut penser qu'une seconde aurait lieu pour boucler l'affaire sans un sou de pertes et que les Salins du midi disparaîtraient de la carte économique.
Heureusement, un représentant du Conseil régional du Languedoc et du Roussillon, Jean-Paul Boré, vice-président, a organisé l'opposition à cette mesure au dernier Conseil d'administration du Conservatoire, faisant notamment remarquer que cette administration n'avait pas les fonds nécessaires pour cette acquisition et s'élevant, au nom de la morale des affaires, contre ce sauvetage de capitaux privés.
Il a fait remarquer aussi que ces terres une fois vendues, il faudrait impérativement les entretenir, notamment les digues, faute de quoi la mer les rendrait vite totalement improductives et sans aucun potentiel, donc sans aucune valeur. Le contribuable aurait alors, en sus, à payer éternellement des charges d'entretien. Tandis que les actionnaires prêteurs auraient récupéré leur mise après en avoir perçu l'intérêt depuis 2006. Affaire - hélas classique - à suivre !
Jean Matouk pour Eco89 Répondre | Répondre avec citation | Citer