[...] On sait par expérience comment les directeurs des ressources humaines réagissent, en France ou ailleurs, lorsque le péril économique est là. Pour ajuster la force de travail à la baisse de la production, ils réduisent d'abord, en principe, les heures supplémentaires ; mettent fin ensuite aux missions d'intérim et aux contrats à durée déterminée ; ont recours au chômage partiel ; puis enchaînent avec des plans sociaux. «Tout ce qu'ils appellent le "gras" disparaît, confirme Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole d'économie de Paris. Et la file d'attente pour les recrutements, quand ces derniers sont indispensables, se forme. Les demandeurs d'emploi les plus qualifiés et les plus récents aux Assedic passent devant les chômeurs de longue durée, souvent les plus fragiles.» Un schéma classique, vécu par exemple lors de la récession de 1993.
La flexibité, un faux amortisseur
Pour autant, dans plusieurs pays, la crise actuelle semble innover en faisant des emplois précaires (CDD, intérim) un amortisseur beaucoup plus important qu'à l'habitude, protégeant du coup davantage le "noyau dur" du salariat : les insiders. «Ce phénomène est particulièrement sensible en France ou en Espagne, par exemple, où les politiques menées depuis plusieurs années ont conduit au développement d'un marché du travail plus flexible», constate M. Askenazy. Selon lui, cela explique pourquoi le taux de chômage grimpe actuellement plus vite en France et en Espagne qu'en Allemagne, où la flexibilité est moindre. Au sein de l'Hexagone, deux embauches sur trois se font aujourd'hui en CDD.
Une analyse partagée par Eric Heyer. Le directeur-adjoint à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) fait remarquer, s'appuyant sur les statistiques de l'Agence centrale des organismes de sécurité sociale (ACOSS), qu'après une légère baisse en août, le nombre d'heures supplémentaires est reparti à la hausse en septembre et en octobre, où il a atteint 46,8 millions pour ce seul mois. Depuis la loi travail, emploi et pouvoir d'achat (Tepa) votée en août 2007, les heures supplémentaires bénéficient, il est vrai, d'exonérations supplémentaires. «Ces chiffres montrent, insiste-t-il, que les DRH ont préféré garder leurs salariés — et les exonérations — pour se séparer des plus précaires. Ce qui confirme l'existence de la concurrence entre temps de travail et emploi.» Une réalité sur laquelle le syndicat des professionnels de l'intérim (Prisme) décidait d'alerter, annonçant à l'automne une baisse de 10% du nombre d'intérimaires en mission, ce qui se traduit par une «perte de 50.000 emplois» depuis le début de l'année.
Les jeunes sacrifiés en premier
On connaît les premières victimes de ce grand nettoyage dans les missions d'intérim : les jeunes, vivier privilégié du travail temporaire. «Nous en voyons de plus en plus franchir les portes de nos missions locales, remarque Annie Jeanne, présidente de l'ANDML. En plus des jeunes qui cherchent à s'insérer et qui souffrent beaucoup en cette période de crise, nous voyons des moins de 25 ans qui étaient parvenus à une situation professionnelle quasiment stable grâce à l'enchaînement de missions d'intérim — ce qui leur permettait de payer un loyer, d'être autonome — et qui se retrouvent maintenant sans travail.»
[...] Cette relative protection du noyau dur du salariat au détriment des actifs qui sont à la périphérie ne doit pas être une surprise. En septembre 1997, Henri Guaino, alors commissaire général du Plan, s'inquiétait déjà de cette structure du marché du travail français, évoquant le développement inquiétant du sous-emploi et de la précarité, estimant à l'époque que près de 7 millions de personnes étaient directement et indirectement touchées par les difficultés de l'emploi, la «gangrène du chômage». Douze ans plus tard, la situation a empiré. Conseiller spécial du président de la République, M. Guaino n'a pu que le constater.
«Les salariés en situation précaire sont tellement nombreux que le nombre de chômeurs pourrait remonter rapidement en France jusqu'à 3 millions», insiste M. Askenazy. Une plaie sociale à laquelle pourrait s'ajouter le mécontentement des salariés en emploi, dont le pouvoir d'achat s'érode en raison des restrictions de rémunération que vont imposer les DRH. [...]
(Source : Le Monde)
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Commentaires
La situation actuelle du marché du travail français se résume de la façon suivante. D’une part, il y a un «noyau dur» de travailleurs protégés : les insiders. Ce sont ceux qui bénéficient d’un contrat à durée indéterminée dans une entreprise de taille respectable avec une certaine ancienneté. Ceux-là profitent souvent de conventions collectives avantageuses sur le temps de travail, les salaires, la retraite, etc… Il est plus difficile pour l’entreprise de les licencier ; ce qui, d’ailleurs, leur sert de prétexte pour proposer de moins en moins de CDI.
D’autre part, à la marge de ce noyau dur, on trouve les travailleurs peu protégés : contrats à durée déterminée, temps partiels, divers contrats aidés, intérim, stages, sous-traitance, etc… Ces salariés précaires, de plus en plus nombreux, permettent aux entreprises de se prémunir avec un volant de flexibilité pour faire face aux fluctuations de la demande. Ils savent que, en cas d’ajustement à la baisse, ils seront les premiers à quitter l’entreprise tandis que les insiders, au contraire, partiront les derniers avec une indemnisation souvent généreuse et une priorité à la réembauche dans la mesure où la pratique des «plans sociaux» contraint l’employeur à les reclasser.
Les précaires et les chômeurs constituent le groupe des outsiders : une armée de réserve qui pèse peu sur les négociations salariales car leurs intérêts ne sont pas pris en compte par les syndicats. En portant le poids de l’ajustement de l’emploi ils sont, la plupart du temps, condamnés à la précarité, et au pire en période de crise (pauvreté, exclusion).
Mais, alors que de beaucoup d’insiders - notamment ceux qu’on appelle les "seniors" - ont déjà changé de camp, en période de crise, nombre de nouveaux insiders iront grossir les rangs des outsiders…
On peut d’ores et déjà imaginer le paysage de l’après-crise, sachant qu’elle est une aubaine et ne servira aucunement de leçon : le clan des insiders aura perdu une part de sa suprématie (en quantité comme en qualité), au bénéfice d’un clan d’outsiders toujours plus mal lotis. Répondre | Répondre avec citation | Citer