Voilà quelques semaines, le directeur régional de l'antenne bourguignonne de l'assurance-chômage a convoqué les syndicats à la table des négociations. Objet de la réunion : l'accord local relatif aux 35 heures, qui prévoit la fermeture des Assédic lors des ponts. Le hic ? Vendredi 2 janvier, alors que les bureaux des Assédic seront fermés, les agences de l'ANPE ouvriront leurs portes, service public oblige. Un décalage du plus mauvais effet au moment où les deux organismes viendront juste d'être fusionnés. «Je ne vois pas pourquoi nous renoncerions à cet avantage», s'exclame Philippe, délégué CFE-CGC. «La direction peut toujours dénoncer l'accord, mais nous aurons quinze mois pour le renégocier...» La Bourgogne est loin d'être un cas isolé. «Nous serons officiellement mariés le 1er janvier, mais nous ne passerons pas notre nuit de noces ensemble», plaisante le chef d'une ANPE d'une autre région.
Ce trait d'humour illustre bien la complexité de la fusion entre l'ANPE et les Assédic, deux institutions aux statuts (public pour la première, privé pour la seconde), aux métiers (le placement des chômeurs d'un côté, leur indemnisation de l'autre) et à la culture totalement différents. «L'union de la carpe et du lapin», comme on aime à le répéter dans les couloirs des deux maisons. Même le choix du nom du nouvel organisme a donné lieu à un joli pataquès : Pôle Emploi a été dévoilé le 16 octobre, après moult tergiversations et une conférence de presse annulée. Quant au logo, il n'a pu être présenté que dix jours plus tard...Attendue de longue date, cette fusion avait toujours été repoussée jusqu'à ce que Nicolas Sarkozy lance l'opération, fin 2007. Son objectif : faire émerger «le meilleur service public de l'emploi d'Europe». S'il réussit, il aura facilité la vie des chômeurs, aujourd'hui ballotés d'une institution à l'autre, et aura remis de l'huile dans les rouages du marché du travail. Attention toutefois à ne pas y voir une réponse de court terme à la crise : «L'impact sur le chômage sera minime», confirme Eric Heyer, de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). La création de Pôle Emploi, «l'une des plus grandes réformes administratives des vingt dernières années», selon le secrétaire d'Etat Laurent Wauquiez, mettra en effet du temps à porter ses fruits.
Les cernes sous les yeux de Christian Charpy, délégué général du nouvel organisme, en disent long sur l'ampleur du chantier : «Au fur et à mesure que nous avançons, nous découvrons de nouveaux problèmes», résume-t-il. «C'est plus complexe que la fusion de deux entreprises», confirme Dominique-Jean Chertier, président de Pôle Emploi et directeur adjoint du Groupe Safran. Car leur bébé a tout d'un ovni : cogéré par l'Etat et par les partenaires sociaux, il assure des missions de service public avec des personnels relevant du privé (les 15.000 ex-Assédic) et d'autres, du public (les 28.000 ex-ANPE). Et pas question de s'appuyer sur les expériences passées : «Le rapprochement des réseaux préconisé [par le précédent gouvernement] est demeuré largement inabouti et ne pourra servir de socle aux futures réformes», relevait la Cour des comptes fin 2007. Plus inquiétant : mi-novembre, à quelques semaines de la fusion, gouvernement, syndicats et patronat s'écharpaient toujours sur le contenu exact des prestations du nouvel opérateur. A ce stade, seules les grandes lignes étaient fixées.
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Commentaires
(…) La mise en place des référents uniques s'annonce tout aussi laborieuse. Là, l'enjeu est de diminuer le nombre de demandeurs d'emploi que chaque conseiller accompagne. «C'est la seule façon d'améliorer la qualité des prestations du nouvel opérateur», souligne le chercheur Bruno Palier. Officiellement, on compte 80 chômeurs pour 1 agent. « En réalité, les 130 sont souvent dépassés », déplore Sylvette Uzan-Chomat du Syndicat national unitaire (SNU) de l'ANPE.
Seulement voilà, le gouvernement a décidé que la fusion se ferait à effectifs constants. Ennuyeux, au moment où la crise et son lot de licenciements vont gonfler le nombre d'inscrits. «Cela va compliquer notre tâche tout en la rendant plus urgente», reconnaît Dominique-Jean Chertier. Sans compter que 360.000 seniors, jusqu'ici «dispensés de recherche d'emploi», et 600.000 bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) devront aussi être pris en charge.
Au ministère de l'Emploi, on se veut rassurant : «La fusion permettra de faire des gains de productivité». Principale piste : supprimer les doublons dans les services administratifs et redéployer les effectifs. Sauf que personne ne sait combien d'agents seront concernés, ni quand. Et pour cause : ces mutations reposant sur le volontariat, peut-être faudra-t-il attendre des départs à la retraite pour réorienter des postes. Quant à la formation des éventuels postulants, «elle ne fait pas partie des priorités», selon un proche du dossier. Les redéploiements chiffrés à ce jour concernent les 1.400 agents des Assédic chargés du recouvrement des cotisations, dont le travail sera transféré aux URSSAF en 2011 au plus tôt.
A court terme, la direction mise donc plutôt sur la réorganisation du travail dans les agences. Ainsi, pour réduire les flux, les chômeurs seront plus orientés vers Internet et vers le téléphone, et les entretiens se feront surtout sur rendez-vous. Un modèle en vigueur au sein des Assédic, mais combattu à l'ANPE. «C'est une dénaturation du service au public au moment où on parle de personnaliser davantage la relation avec les chômeurs», s'énerve Rubens Baradji de la CGT-ANPE. Au-delà de ces résistances, cette évolution est aussi un défi technique. L'ANPE n'a pas encore de plates-formes téléphoniques partout, et celles qui existent n'utilisent pas la même technologie qu'aux Assédic. Quant à la fusion des sites Web, elle sera impossible à réaliser pour le 1er janvier. (…) Répondre | Répondre avec citation | Citer