Le président de La Poste patine. Depuis qu’il a annoncé en juillet son projet de transformer La Poste en société anonyme afin d’ouvrir son capital aux investisseurs privés, Jean-Paul Bailly martèle : cette transformation est «nécessaire» pour la survie de l’entreprise publique ; les personnels et les usagers n’ont pas à s’inquiéter car il ne s’agit pas d’une privatisation, seulement d’une ouverture du capital, dans lequel l’État restera majoritaire ; gravés dans le marbre de la loi, les missions de service public et le statut des agents seront préservés.
Mais le message ne passe pas, et pour cause. Il y a dix ans, les mêmes arguments, les mêmes garanties ont été utilisés pour France Télécom, avant d’être rapidement foulés au pied. «Les discours sont quasiment du copié-collé», appuie Patrick Ackermann, responsable SUD-PTT à France Télécom. En 1996, le gouvernement d’Alain Juppé transforme l’opérateur téléphonique public en société anonyme en vue d’une ouverture du capital, qui est finalement effectuée en octobre 1997 par le gouvernement de la gauche parvenue entre-temps au pouvoir. «À l’époque, on nous disait aussi que les missions de service public étaient garanties, que l’État resterait à plus de 50% du capital, se souvient le syndicaliste. Très rapidement, l’évolution législative a levé la barre des 50% et des obligations de service public.»
La participation de l’État, de 79% après la première ouverture, chute à 62% en 1998. En 2003, la droite vote une loi autorisant l’État à passer sous les 50%. Ce saut, qui marque la «privatisation» au sens propre, est opéré en septembre 2004, huit ans après le changement de statut. Aujourd’hui, l’État ne détient plus que 27% de France Télécom, qui fonctionne comme n’importe quelle entreprise privée. Pas étonnant qu’aucun bilan officiel n’ait été tiré de cette expérience, puisque la seule conclusion possible serait de renoncer à toute privatisation !
«Depuis dix ans, on est en plan social déguisé permanent», déplore Thierry Franchi, responsable CGT chez France Télécom. De 165.000 agents fonctionnaires en 1997, les effectifs de l’entreprise ont fondu à 95.000 aujourd’hui, dont 25.000 salariés de droit privé (presque uniquement des cadres). Pour supprimer massivement l’emploi sans trop de remous social, la direction a mis en place une préretraite maison, le «congé fin de carrière», ouverte aux fonctionnaires dès 55 ans, avec des conditions financières quasi équivalentes au salaire. En dix ans, poussés par une forte inquiétude sur l’avenir, 40.000 agents ont utilisé de gré ou de force cette porte de sortie. Fin 2006, la direction a fermé cette préretraite pour des raisons financières, sans pour autant renoncer à la saignée des effectifs, puisqu’elle a annoncé l’objectif de 22.000 suppressions de postes sur 2006-2008. Du coup, les méthodes d’incitation au départ se sont «musclées». Les pressions sur les agents se multiplient pour les pousser à trouver un emploi dans la fonction publique ou à créer leur propre entreprise. À la fin de l’année, l’opérateur devrait ainsi afficher 90.000 salariés au compteur.
Lors de l’ouverture du capital, les chantres de la libéralisation promettaient un «gisement» d’emplois avec la création d’entreprises concurrentes. Mais aujourd’hui, l’ensemble du secteur des télécommunications en France emploie 140.000 salariés, soit 25.000 de moins que l’opérateur public à l’époque du monopole. En parallèle, France Télécom sous-traite l’équivalent de 25.000 emplois à des petites entreprises de service, d’informatique ou du bâtiment, mais avec des salaires et des conditions de travail au rabais.
Certes, comme promis à l’époque (et promis aujourd’hui aux postiers), les agents de France Télécom ont gardé leur «statut» de fonctionnaires, mais vidé de son contenu. «Le statut se résume maintenant à la sécurité de l’emploi», analyse Patrick Ackermann de SUD-PTT. «Le système de mutations volontaires et de carrière à l’ancienneté a été supprimé, une gestion du personnel de type privé a été appliquée, avec des rémunérations au bonus et des évaluations individuelles.» L’étiquette «fonctionnaire» n’a pas empêché les agents de prendre de plein fouet la restructuration de l’entreprise.
Les suppressions massives d’emplois, la sous-traitance et les délocalisations de services vers les pays à bas coûts ont permis une vague de fermetures de sites dans les petites villes et désormais dans les villes moyennes, au profit d’une centralisation des activités dans les capitales régionales. «France Télécom avait une présence territoriale du même ordre que La Poste aujourd’hui. Maintenant, tout a disparu», déplore Thierry Franchi, de la CGT. En parallèle, France Télécom a opéré un recentrage de son coeur de métier sur le «commercial» (boutiques et centres d’appels) aux dépens des services techniques, qui ont été largement sous-traités.
Ces deux processus ont provoqué des mobilités géographiques et professionnelles forcées, douloureuses pour le personnel. «En dix ans, 100.000 agents, soit presque tous, ont connu au moins un changement de métier», indique Patrick Ackermann, qui décrit une «crise profonde» dans le personnel. L’exemple le plus frappant est celui des techniciens qui, à la cinquantaine, se retrouvent en centres d’appel avec des objectifs de vente qui heurtent leur culture de service public, et une hiérarchie qui ne songe qu’à se débarrasser d’eux. «Ils n’ont plus de métier, plus d’avenir dans l’entreprise, la souffrance est massive», dénonce le syndicaliste. «Il y a toujours plus de travail avec moins de personnel. On a compté six suicides depuis mai», rapporte Christian Mathorel, de la fédération CGT.
Pour les usagers, à qui on avait promis une baisse des tarifs grâce à la concurrence, la facture s’est au contraire alourdie, même si les comparaisons deviennent difficiles du fait de la «jungle tarifaire» qui s’est constituée, et qui donne du travail aux associations de consommateurs ! D’après SUD, les dépenses en télécommunications des ménages ont doublé en dix ans pour atteindre 3% de leur budget. Et ce sont les plus modestes, les petits consommateurs, qui trinquent le plus puisque France Télécom augmente régulièrement le tarif de l’abonnement (16 € aujourd’hui) en «échange» d’une baisse du prix des communications. Au moment de l’ouverture du capital, l’innovation qu’a constitué le lancement de la téléphonie portable a paru «justifier» une augmentation des tarifs. Mais après quelques années d’amortissement des équipements, les prix n’ont pas baissé, du fait d’une entente illicite entre les trois principaux opérateurs (Orange, SFR, Bouygues), condamnés par la justice en 2005 sur une plainte de l’UFC-Que choisir. L’oligopole privé a remplacé, le monopole public…
Chez France Télécom, de nombreux services autrefois gratuits sont devenus payants, comme le 12 depuis une cabine et les interventions de dépannage à domicile. En théorie, celles-ci ne sont facturées que si la panne vient de l’installation domestique, mais les agents dénoncent les pressions de la hiérarchie pour facturer le plus souvent possible. Dans son numéro de septembre, le magazine Que choisir explique aussi que le prix d’ouverture d’une ligne, autrefois fixé à 40 €, peut aujourd’hui grimper à 2.000 € selon le lieu de résidence et la difficulté des travaux. Pour toutes ces interventions, les clients attendent jusqu’à quinze jours du fait du sous-effectif.
La privatisation a également remis en cause l’égalité sur tout le territoire. Seules les grandes villes rentables pour les opérateurs bénéficient du haut débit et bientôt de la fibre optique, tandis que les campagnes gardent un réseau cuivre en dégradation, faute d’investissements de France Télécom. «Avec les objectifs de rentabilité, c’est l’abandon de l’aménagement du territoire et de l’accès au téléphone pour tous. L’idée de France Télécom, c’est de faire financer le réseau de fibre optique par les collectivités», dénonce Christian Mathorel, de la CGT.
Comme pour La Poste aujourd’hui, les dirigeants de France Télécom en 1997 ont fait miroiter aux agents l’espoir de tirer profit de la privatisation en devenant actionnaires. «Pour la direction, c’était un formidable outil de management», rapporte Christian Mathorel, qui compare le salarié actionnaire au «crocodile dans la maroquinerie», poussé à «accepter les changements, voire à être licencié, pour que l’action monte». Malgré les mises en garde de SUD et de la CGT, 80 à 90% des agents ont acheté des actions au prix très incitatif offert par la direction. «Pendant un moment ils ont été virtuellement riches, mais ensuite ils sont tombés de haut», raconte le syndicaliste.
Introduite en Bourse au prix de 27 €, l’action grimpe à 219 € en 2000. Mais cette année-là, l’éclatement de la bulle Internet vient frapper une France Télécom en pleine euphorie d’acquisitions, avec notamment l’achat d’Orange pour 43 milliards d’euros. En 2002, l’action chute à 10 €, tandis que la dette de l’entreprise atteint 70 milliards d’euros et justifie les tours de vis imposés aux salariés en termes d’emplois et de conditions de travail. Aujourd’hui, l’action se vend 19 €. « Des collègues ont gagné de l’argent dans cette histoire, mais ils ne s’en vantent pas, raconte Patrick Ackermann. Certains avaient l’illusion que l’actionnariat salarié pouvait peser au conseil d’administration, mais ils voient bien que c’est une goutte d’eau.»
Fanny Doumayrou pour L'Humanité
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Commentaires
La création d’emplois attendue dans le secteur privé, suite à la privatisation de la Deutsche Post, de Deutsche Telekom ou d’une partie des services communaux et hospitaliers, est loin d’avoir compensée les suppressions de postes dans le secteur public. L’étude publiée cette semaine par la Fondation Hans-Böckler, le «Think Tank» des syndicats allemands, arrive ainsi à un solde négatif de 600.000 emplois supprimés en 20 ans. Entre 1991 et 2006, le service public allemand a donc supprimé près de 2,1 millions d’emplois, soit presque un tiers de tous les emplois publics. La moitié de ces 2,1 millions d’emplois a réellement disparu, tandis que l’autre moitié a été privatisée.
Dans le détail, la libéralisation du secteur de l’énergie et d’une partie des services communaux de gestion des eaux a fait disparaître 127.000 emplois. Dans les télécommunicati ons, les nouveaux acteurs privés ont créé 14.000 emplois pendant que Deutsche Telekom supprimait, de 1994 à 2007, près de 77.000 postes. Pour le secteur postal, déjà presque entièrement libéralisé, les chercheurs de la Fondation Hans Böckler dénombrent 139.000 suppressions de postes entre 1989 et 1998 contre 30.000 créations d’emplois dans le privé entre 1999 et 2006, la moitié d’entre eux étant des emplois à bas salaires. Du côté des transports, la Deutsche Bahn (chemins de fer) a supprimé 170.000 emplois depuis 1994 auxquels s’ajoutent 88.000 suppressions de postes après la reprise des chemins de fer est-allemands. Enfin, le secteur hospitalier enregistre une perte sèche de 48.000 emplois.
Les auteurs de l’étude, qui relèvent aussi un fort recul de l’emploi au niveau communal dans les secteurs du traitement des ordures, du sport, de l’éducation et de la culture, précisent que dans tous les secteurs fortement touchés par les privatisations, ce n’est pas seulement l’emploi qui a reculé mais aussi le niveau des salaires, les accords collectifs perdant de plus en plus leur fonction de référence.
(Source : L'Expansion) Répondre | Répondre avec citation | Citer
Cette enquête, réalisée notamment par une chercheuse au CNRS, Noëlle Burgi, et dont la direction, interrogée par l'AFP, n'avait pas encore eu connaissance, a été présentée jeudi lors des deuxièmes états généraux de "l’observatoire du stress et de la mobilité" à France Télécom, organisés par la CFE-CGC, Sud-PTT et l'Unsa (syndicats autonomes).
Au cœur des critiques syndicales, et de la création en 2007 de l'observatoire, se trouve le plan de restructuration NexT de France Telecom qui prévoit 22.000 "départs volontaires" entre 2005 et 2008 (sur 100.000 salariés actuellement). Le plan ne prévoit aucun licenciement, 70% des salariés de France Telecom étant des fonctionnaires mais, selon les syndicats, il s'appuie sur des pressions, des chantages, pour "faire partir, bon gré, mal gré, le maximum d'agents", ce que conteste absolument la direction.
Les départs, totalement volontaires, souligne-t-elle, se font sous trois formes : essaimage (création d'entreprise), projet personnel accompagné ou retour dans la fonction publique. Le plan prévoit aussi 10.000 reconversions internes sur 3 ans, qui se traduisent pas des changements de métiers pour de nombreux salariés.
Selon la direction, le plan arrive à son terme à la fin de l'année, et sera "en ligne avec ce qui avait été prévu". Elle précise que "le groupe se préoccupe de la question du stress au travail depuis plusieurs années", avec notamment la création d'une Commission stress en 2000 ainsi que de cellules d'écoute et d'accompagnement des salariés. "Il n'y a pas d'actualité pertinente sur le sujet", ajoute la direction, qui affirme "avoir un dialogue social permanent avec les instance représentatives du personnel".
Dans un ouvrage intitulé "Orange stressée" et qui comprend l'étude sociologique, l'Observatoire du stress fait pourtant "un constat amer" : les salariés du groupe sont aujourd'hui "dans de trop nombreux cas dans une situation de souffrance, voire de détresse". Pour Noëlle Burgi, qui a réalisé avec deux autres sociologues du cabinet ACT Consultants, Monique Crinon et Sonia Fayman, une enquête qualitative auprès d'une quarantaine de salariés d'Ile-de-France, "la question du stress, des mobilités forcées, découle d'un véritable système qu'on observe aussi dans d'autres entreprises".
Mais il y a une spécificité à France Télécom. "On se trouve en présence d'une majorité de fonctionnaires, très stigmatisés, car l'entreprise veut s'en débarrasser", "parce qu'ils sont la mémoire de l'entreprise" et "pourraient s'opposer au système", explique la sociologue. "Ce mode de management se caractérise par une contradiction entre les prescriptions, les ordres" venus d'en haut, et "la réalité des situations de travail", dit-elle. Le travail est alors "tellement contraint qu'il en devient bâclé et crée de l'insatisfaction pour les agents", et cela "contribue au stress et à la souffrance au travail", ajoute Mme Burgi.
Dans ce "système", basé sur "l'individualisati on des rapports sociaux" et "la peur", lorsque quelqu'un fait des objections, "elles sont considérées comme non pertinentes et rejetées dans la sphère du privé, comme étant d'ordre psychologique", regrette Mme Burgi.
"Ceux qui se rebiffent sont les premiers pénalisés et placardisés. C'est un système où il faut être un mouton, ne pas faire de vague", souligne-t-elle. Répondre | Répondre avec citation | Citer
Certains ont laissé des courriers, d'autres non mais pour les familles, il est clair que les conditions de travail sont à l'origine des passages à l'acte. "J'en pouvais plus d'être dans cet enfer à passer des heures devant un écran comme un vrai pantin…" avait ainsi écrit Jean-Michel, 54 ans et père de trois enfants, avant de se jeter sous un train.
Patrick Ackermann, représentant syndical Sud-PTT interrogé par France-Soir, cite une employée qui a donné sa démission : "Elle dit préférer la pauvreté au harcèlement". "Le silence de notre employeur est terrible. Il nous sidère, nous révolte", affirme un salarié de l'Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom qui juge la "hiérarchie" consciente de la situation.
Le directeur des relations sociales de l'entreprise, Laurent Zylberberg, affirme de son côté que ces suicides sont "une véritable préoccupation" pour France Télécom et que des enquêtes internes sont menées lorsqu'un employé accuse sa hiérarchie. Mais là où les salariés parlent de "geste indéniablement lié au boulot", France Télécom préfère "ne pas exonérer totalement l'entreprise" dans ces suicides. Répondre | Répondre avec citation | Citer