“Quel est l’élément déterminant du succès des réformes allemandes du marché du travail ?“ C’est ce que Pierre Cahuc voudrait apprendre de ces collègues allemands. Le chercheur renommé du Crest-INSEE ne cache pas sa curiosité. Les excédents de l’export sont légendaires et, entre-temps, l’Allemagne nous surprend avec une croissance remarquable et bien plus d’emplois. La modération salariale est-elle bien pour l’Allemagne et mauvaise pour la France ? La France doit-elle participer à la course de la baisse des salaires ? Ces questions sont débattues lors d’une conférence à Paris, organisée par la Fondation Friedrich-Ebert et le Cercle des Économistes.
“Hartz IV est le cœur des réformes allemandes“, affirme Bert Rürup [1]. Ce serait la réduction de la durée de l’allocation de chômage conjuguée à la fusion de l’Alg2 (minimum chômage) avec la Sozialhilfe (RMI) qui aurait mené les personnes sans emploi à accepter une baisse significative du salaire habituel, dixit le patron des sages de l’économie. Ce qu’il omet de signaler, ce sont les méthodes de coercition qui sont appliquées dans le cadre de Hartz IV.
En revanche, il révèle un secret qui est surprenant, tout du moins pour un Allemand : “Les réformes du marché du travail ne peuvent pas stimuler la croissance.” Elles pourraient augmenter l’emploi, mais pas déclencher une reprise économique; dans le meilleur des cas, elles peuvent la prolonger. Cette révélation est une petite sensation pour tous ceux qui se rappellent encore des théories caduques de l’ère du chancelier Gerhard Schröder.
“Même le potentiel de croissance d’une économie nationale ne peut pas être augmenté par des réformes du marché du travail. Pour cela, il faudrait une meilleure formation de la population ainsi qu’une plus grande réserve de capitaux”, dit Rürup. À la fin du débat, la question de savoir si les réformes ont rendu la croissance plus intense en emplois reste en suspens. Pour Rürup, il y a des indices évidents qui montrent cela, comme la baisse du chômage incompressible. Ronald Schettkat, de la Bergische Universität, a jugé que c’était la reprise économique précédente qui a produit plus d’emplois. Gustav Horn, chef de l’IMK [2], croit que “les effets sur l’emploi sont meilleurs seulement parce que la reprise économique actuelle est plus durable que les autres.”
«Le modèle allemand ne mérite pas d’être imité»
Cela devient passionnant quand le français Patrick Artus, économiste populaire de la banque Natixis, ainsi que Jürgen Kromphardt, ancien membre du comité d’experts, présentent leurs résultats : comment la modération salariale a-t-elle réussi à l’économie allemande ? La réponse est accablante : dix années de salaires effectifs qui stagnent, dix années sans augmentation de la consommation privée, pendant que la prospérité en France a augmenté. Même en productivité ou en investissements, l’Allemagne ne se fait pas remarquer.
“Le modèle allemand ne mérite pas d’être imité, conseille Artus. Le fait de négliger la demande intérieure a fait perdre le double de la richesse que la réussite de l’export a apportée.” “La solution actuelle n’est pas durable, car face à nos excédents issus de l’export sont les excédents de l’import des pays partenaires, qui, avant tout, sont des pays de l’union monétaire”, conclut Kromphardt.
Ce constat touche un point sensible des Français qui se demandent, depuis un certain temps, si les Allemands n’ont pas été très coopératifs dans leur façon de procéder en pratiquant une dévaluation de leurs salaires au détriment des autres membres, et en baissant les cotisations sociales à l’aide d’une augmentation de la TVA. Car, dans une union monétaire, c’est le coût du salaire unitaire qui joue le rôle du cours de change.
Jean Pisani-Ferry, directeur du think tank Bruegel Paneuropéen, trouve “regrettable” que la discussion sur un comportement coopératif et non coopératif ne soit pas menée d’une manière ouverte et au niveau européen. Ce n’est pas qu’il accuse l’Allemagne d’une stratégie non coopérative : toutes ces réformes ont été justifiées par des nécessités intérieures. Mais le manque de sensibilité pour les dépendances mutuelles dans l’union monétaire serait un problème.
Il n’y a rien à ajouter à cela. Le colloque de Paris montre clairement que les Français écriront sur leur drapeau le rétablissement de leur capacité concurrentielle face à l’Allemagne, en ce qui concerne les prix. La course à la dévaluation et à la baisse des salaires a commencé.
[1] Bert Rürup (SPD) est un conseiller politique très influent.
[2] Institut für Makroökonomie und Konjunkturforschung (Institut de Macroéconomie et de Recherche sur la conjoncture)
Robert von Heusinger pour le Frankfurter Rundschau - 6 juin 2008
(Source : Les dessous de l'Allemagne)
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Commentaires
Croissance retrouvée et baisse du chômage, l’économie allemande a le sourire. Après une décennie de morosité économique, le géant d’outre-Rhin fait une démonstration de force. Sa croissance atteint 2,9% en 2006, loin devant la France (2%) et l’Italie (1,9%). Et le chômage chute à une vitesse vertigineuse : un point perdu en un an. «Sur les 12 derniers mois, le chômage a connu sa décrue la plus rapide depuis la fin des années 50», analyse Michael Burda, économiste de l’université d’Humboldt à Berlin.
Ce come-back s’appuie sur un commerce extérieur dynamique. Les excédents ont triplé depuis 2003, atteignant 146 milliards d’euros (contre 46 milliards de déficits en France). Le pays de Goethe est désormais «Export-Weltmeister», champion du monde des exportations !
À l’origine de ce succès : une politique de l’offre basée sur la compression des coûts salariaux. Lancée par les lois Hartz au début des années 2000, refondant totalement la protection sociale allemande (baisse de la durée d’indemnisation des chômeurs etc…), cette politique a été relayée par les récentes réformes fiscales (augmentation de la TVA, baisse d’impôts pour les sociétés en 2008…). Objectif : renforcer la célèbre «compétitivité qualité» de l’industrie allemande par une plus intense «compétitivité prix». Malgré la flambée de l’euro, le prix des produits exportés a baissé de 2,6% depuis 2000 — contre une hausse de 5,1% des prix français et 35,6% des italiens !
Ces résultats commerciaux ne suscitent pas que des louanges en Europe. Ainsi, l’économiste français Patrick Artus dénonce «la stratégie de "non coopération" adoptée par l’Allemagne, consistant à comprimer sans relâche les coûts salariaux dans l’industrie afin de gagner à tout prix des parts de marché vis à vis de ses partenaires de l’Union européenne, à commencer par la France et l’Italie». Mais l’Allemagne surfe aussi sur la vague chinoise grâce à sa production de machines-outils bien adaptée à ce marché.
Modèle dupliqué en France
Pour Michael Burda, «l’Italie et la France feraient bien de rapidement suivre» cet exemple. Message reçu. La politique de Nicolas Sarkozy est le «remake» de cette stratégie allemande : fin des 35 heures, aides aux entreprises exportatrices, heures supplémentaires défiscalisées, probable «TVA sociale»… À une (grosse) différence près : la croissance française est surtout tirée par la consommation. Cette dernière est atone en Allemagne, prise en étau entre la modération salariale et la récente hausse de la TVA. Attention à ne pas casser cette dynamique française !
D’ailleurs, le modèle économique allemand a de nombreux effets pervers comme le développement de l’emploi «atypique» : 453 000 allemands travaillent à temps plein sans pouvoir subvenir à leurs besoins. «Le problème des travailleurs pauvres est une réalité ici, affirme Karsten Mark, journaliste à Dortmund. Ces gens travaillent souvent comme facteurs dans des services postaux privés ou comme vigiles. Cela provoque un vif débat sur l’instauration d’un salaire minimum.» Selon le ministère du travail, le revenu net réel des salariés allemands est aujourd’hui inférieur à celui de 1986.
Adopter le «modèle allemand» nécessite d’en subir les coûts sociaux et de reporter une partie de la facture économique sur les autres pays européens, qui ne sont pas encore lancés dans cette course à la dévaluation salariale. Pas encore…
Boris Cassel pour jenecomprendsrienaleco Répondre | Répondre avec citation | Citer
Bravo, nos Résidents de la République sont extrêmement modernes : ils courent après des dispositifs qui ont fait leur preuve… dévastatrices ! Répondre | Répondre avec citation | Citer
La France va donc copier le plan Hartz 4, dont les Allemands ne cessent de dénoncer les effets pervers, en particulier l'explosion de la pauvreté. Ce plan a fait tomber un chancelier, et dans le gouvernement de coalition actuel, les tentatives de dénoncer et/ou proposer des corrections sont nombreuses. Ça finira probablement par l'éclatement de la coalition et des élections…
Les Allemands parlent du système de soutien aux familles français comme d'un modèle (allocations familiales, quotient familial). Eux-même sont confrontés à un vieillissement accéléré de la population du à une dénatalité dramatique. Ceci explique en partie le report de l'age de la retraite à 65 ans bientôt 67. Leur consommation stagne aussi pour cette raison.
Il y a pourtant des caractéristique s allemandes remarquables dont la France aurait pu s'inspirer depuis des décennies: C'est un Etat fédéral, décentralisé. Ça change beaucoup de choses pour les entreprises familiales - ces grosses PME qui font le succès de l'export allemand et que nos gouvernants envient tant.
L'environnement règlementaire, la formation, la proximité des décideurs locaux, créent une dynamique inconnue en France.
En France, le président en fonction se fait le représentant de commerce de quelques grosses entreprises fortement liées à l'Etat central. Il y a bien quelques dirigeants de PME dans l'avion, mais ça s'arrête là. Dans les régions, de multiples agences de promotion consomment des subventions, gèrent des dossiers bidon et souvent se concurrencent…C'est inefficace et couteux.
Mais copier ce qui marche en Allemagne remettrait en cause trop de gens qui profitent d'un Etat obèse, inefficace, centralisateur, hérité de l'Ancien régime et de Napoléon. Un Etat confisqué par une élite qui gravite autour d'un président - roi de France - très bien incarné par NS aujourd'hui.
Alors on copie ce qui ne marche pas, surtout que ça colle si bien avec l'idéologie dominante de stigmatisation du chômeur, du pauvre ou de l'immigré, au choix selon les circonstances ou les besoins de la communication. Répondre | Répondre avec citation | Citer