Ils sont 10.000 à 15.000 réguliers. Le bataillon, réservistes inclus, atteint les 40.000 éléments. Ils ont tous abandonné, de gré ou de force, leur statut fixe et sécurisé de salarié traditionnel pour se mettre sous la coupe d'une société de portage, et devenir des «travailleurs portés». A mi-chemin entre le salarié indépendant, dont ils ne doivent pas assumer la paperasserie comptable, et l'intérimaire.
Expertise de pipelines en Europe de l'Est ou animation de séminaires de coaching... le portage salarial existe depuis une vingtaine d'années. Le système a connu un véritable boom à la fin des années 90. Il permet au porté de vendre des prestations intellectuelles à des clients qu'il a lui-même dénichés. Ces missions (de conseil, d'expertise ou de traduction) sont facturées par une société de portage qui s'occupe des tâches administratives et reverse au porté le montant de la facture, amputé de 10% environ pour les frais de gestion. C'est une relation de travail à trois, sans lien de subordination. «Le portage salarial permet de transformer des honoraires en salaires», résume Roland Bréchot, directeur général d'ITG, une société de portage.
La situation de travailleur porté est généralement transitoire. Certains y sont contraints après un licenciement, d'autres la choisissent pour concilier vie privée et vie professionnelle - de jeunes mères de famille par exemple -, d'autres encore pour enfin se libérer de l'autorité d'un patron. «On ne vient pas au portage volontairement, commente Radhia Amirat, directrice associée d'ACPI, plus de 100 portés par mois. Mais ce système permet à certains de vivre des situations de transition professionnelle. C'est une possibilité d'aménager positivement une période de recherche d'emploi.» De jeunes employés, après cinq années d'expérience en entreprise, sont de plus en plus nombreux à s'intéresser aux sociétés de portage, notamment par besoin d'autonomie. «Pour certains, mieux vaut avoir cinq clients qu'un patron», résume Roland Bréchiot, d'ITG. Beaucoup, comme Cécile d'Aram, portée depuis deux ans, passent par ce système pour valider leur réorientation professionnelle. Et créeront leur entreprise dès qu'ils estimeront leur activité totalement viable.
Pour la CFE-CGC, cette solution du portage reste «un pis-aller» qui ne doit en aucun cas s'éterniser. «Cela doit rester une démarche d'accompagnement vers l'indépendance, estime Alain Lecanu, du syndicat des cadres. Car, à un moment, il faut bien choisir entre le salariat ou l'indépendance.» Le ministère de l'Emploi, lui, encourage de plus en plus le portage salarial... «Et pour cause, s'exclame Jean-Claude Carasco, chargé du portage salarial à la CFE-CGC, cela fait des chômeurs en moins dans les statistiques !»
«Far West». Mais, après vingt ans d'existence, le portage n'est toujours pas encadré par des textes législatifs. Ce qui permet à certaines entreprises d'exploiter la bonne volonté de leurs portés... «Le portage étant une pratique et non un statut, il s'y fait un peu tout et n'importe quoi. C'est le Far West», commente Laurent Coquelin, chargé de mission Professionnels autonomes à la F3C (Fédération CFDT communication conseil culture). Salaires et cotisations non versées, récupération de clientèle au détriment des salariés, disparition de responsables avec la trésorerie... «Problème majeur : contrairement à toute relation entre un employeur et un employé, avec le portage, le lien de subordination n'existe plus», analyse Noël Lechat, secrétaire général de la Fédération CGT des sociétés d'études. Ce qui remet en cause la base même du contrat de travail classique. «La société de portage ne fait que la fiche de paie. Et le donneur d'ordre, à qui le porté ramène l'affaire, n'a - en théorie - aucun droit de subordination. Il n'est que le client du porté, pas son patron. Sinon, on tombe dans le délit de marchandage (1).»
«Abusif». De plus, contrairement aux intermittents du spectacle, les portés ne bénéficient pas d'un régime d'indemnisation spécifique. Si le porté ne travaille pas pendant un mois, son revenu est nul. Et il est dans de très rares cas indemnisé. «L'Unédic se base sur le contrat de travail, or le travailleur porté n'en possède pas puisque le droit ne s'est pas encore saisi de ce statut», explique Laurent Coquelin. «Le fait qu'un salarié porté puisse être indemnisé entre deux missions par les Assedic, donc par la collectivité, est de toute façon abusif, estime Noël Lechat de la CGT. Dans les entreprises de consultants informatiques par exemple, les SSII, entre deux missions, les salariés sont toujours payés par leur entreprise... Ce qui provoque une situation de concurrence déloyale.»
Pour remédier à ce flou juridique, un observatoire des bonnes pratiques est né en fin d'année, créé par le SNEPS, le Syndicat national des entreprises de portage salarial, et quatre syndicats CFDT, CFTC, FO et CFE-CGC. Des discussions sont en cours pour surveiller et réguler cette activité. La CGT, qui réclamait un accord interprofessionnel puisque le portage concerne des secteurs économiques variés, n'a pas intégré l'observatoire. «Il ne peut y avoir de bonnes pratiques à partir du moment où on est en dehors du code du travail», résume Noël Lechat. De leur côté, les sociétés de portage tentent au coup par coup d'améliorer la situation de leurs portés. Un exemple : la formation. Face au turn-over - chez ITG par exemple, un tiers du personnel varie tous les ans, un tiers a une ancienneté d'un à deux ans, et un tiers de plus de trois ans - les sociétés de portage ont pris conscience que, malgré leur coût, la mise à disposition de formations des collaborateurs pouvait s'avérer une arme de fidélisation redoutable. «Les portés n'ont que leur cervelle à proposer, s'ils ne continuent pas à se former au long de leur carrière, ils n'auront plus rien à vendre», estime Sabrina Cohen, DRH d'Admissions.
(1) Une entreprise ne peut "vendre" ou "prêter" sa main-d'oeuvre. L'article L125-1 interdit «toute opération à but lucratif de fourniture de main-d'oeuvre qui a pour effet de causer un préjudice au salarié qu'elle concerne ou d'éluder l'application des dispositions de la loi, de règlement ou d'un accord collectif».
(Source : Libération)
Articles les plus récents :
- 28/03/2007 09:05 - Soirée d'affrontements entre jeunes et policiers à la gare du Nord
- 27/03/2007 09:52 - La distance domicile-travail s'accentue
- 26/03/2007 16:29 - Le chômage, un marché pour les opérateurs privés
- 25/03/2007 07:45 - Le juteux placement des chômeurs par les sociétés d'intérim
- 23/03/2007 15:37 - Notre système de castes
Articles les plus anciens :
- 19/03/2007 20:36 - Immigration : les vrais chiffres
- 19/03/2007 19:08 - Comptes de la Sécu : un budget insincère
- 19/03/2007 18:15 - Pourquoi les patrons recrutent en CNE et au Smic
- 17/03/2007 18:20 - Le portrait-type de l'intérimaire
- 16/03/2007 19:53 - Négocier son contrat de travail reste un luxe






Commentaires
Pour l'employeur d'Atika Ejjabraoui, c'était du pain bénit : une employée qui travaille toute la semaine sans être payée, aucune charge sociale à verser et, au moindre accroc, la possibilité de s'en débarrasser sans avoir de compte à rendre. Sauf qu'à la fin de son contrat, Atika a finalement porté plainte aux prud'hommes pour licenciement abusif. L'audience aura lieu dans quelques semaines.
«C'est vrai que l'avantage du portage salarial, c'est de pouvoir développer son affaire même si on n'a pas les moyens financiers d'employer ces personnes», reconnaît Waldemar Holzer, gérant d'Abessan Immobilier, une société héraultaise disposant de 7 agences et de 40 employés dont la moitié sous contrat de portage salarial.
Atika Ejjabraoui a été recrutée comme négociatrice en septembre 2005. Répondant à une annonce déposée par Abessan Immobilier à l'ANPE, elle a passé un entretien d'embauche devant Waldemar Holzer lequel, curieusement, ne s'en souvient plus. M. Holzer lui a fait signer un contrat de travail avec la société de portage SARL 2PImmo. Avec une rémunération constituée uniquement par des commissions : 20% de ce que perçoit l'agence à chaque transaction.
«Vide juridique». Les quatre premiers mois de son contrat, les biens dont Atika Ejjabraoui a la charge ne sont toujours pas vendus, 2PImmo lui signe des bulletins de salaire avec 151 heures oeuvrées et… zéro euro de revenu ! «C'est vrai qu'en droit du travail classique», avance Marianne Sardenne, l'avocate de la société de portage, gênée. Avant d'ajouter : «Le portage salarial s'inscrit dans un vide juridique, toutes les interprétations sont possibles.» En février 2006, parce qu'elle réclame une commission qu'Abessan Immobilier refuse de lui verser, Atika Ejjabraoui raconte qu'elle se fait mettre à la porte violemment par le responsable de l'agence de Montpellier. Malgré le témoignage signé d'une secrétaire présente ce jour-là, Waldemar Holzer soutient que sa négociatrice «ne s'est jamais fait mettre à la porte. Elle arrivait toujours en retard, et a fini par ne plus se présenter du tout à l'agence».
Atika Ejjabraoui appelle alors 2PImmo pour expliquer la situation, et réclamer l'attestation Assédic lui permettant de toucher des indemnités de chômage. 2PImmo s'exécute, et inscrit en bas du formulaire : «Licenciement pour incompatibilité d'humeur». Depuis, Mlle Ejjabraoui a porté l'affaire devant le tribunal des Prud'hommes, afin d'obtenir un rappel de salaire pour les mois non rémunérés, ainsi que des dommages et intérêts pour licenciement abusif.
«Lien de subordination». Mais contre qui porter plainte ? «Moi, je n'ai rien à voir avec cette dame ! affirme Waldemar Holzer. Je n'ai signé aucun contrat de travail, ni aucune feuille de salaire. Je ne sais même pas pourquoi je suis convoqué devant le tribunal.» La société de portage, elle, ne compte pas endosser la responsabilité de l'affaire : «La caractéristique essentielle d'un contrat de travail n'est pas le document papier, mais l'existence d'un lien de subordination, ce qui est clairement le cas entre M. Holzer et Mlle Ejjabraoui», objecte Marianne Sardenne, l'avocate de la société. En effet, de nombreux mails attestent que M. Holzer ou le chef d'agence donnaient régulièrement des ordres à leur négociatrice, et contrôlaient de près son travail. «Leur façon de se renvoyer la balle est absolument grotesque ! dénonce Frédéric Mora, l'avocat d'Atika Ejjabraoui. Dans le cas de ma cliente, le portage salarial est un système clairement utilisé pour exploiter les salariés.»
(Source : Libé) Répondre | Répondre avec citation | Citer
Indépendamment de cette solution pour retrouver une activité, j'apprécie beaucoup comme il en est fait mention dans l'article, de ne plus avoir de patron et surtout plus de petit chef car j'ai afaire à des clients et ce n'est pas la même chose.
Jamais je ne voudrais redevenir salariée en CDI.
Dans l'article :
"«Le fait qu'un salarié porté puisse être indemnisé entre deux missions par les Assedic, donc par la collectivité, est de toute façon abusif, estime Noël Lechat de la CGT. "
Scandaleux ! De quoi se mèle-t-il ?
Nous sommes en CDD pour la durée d'une mission ; à la fin de cette mission, si nous n'en trouvons pas d'autres, comment fait-on ? Nous devenons chômeurs non indemnisés ?
En CDD, nous cotisons pour les Assedic, alors pourquoi n'aurions nous pas droit au chômage comme les autres salariés en CDD en fin de mission ?
Encore un qui doit être à l'abri de tout ça !
Vide juridique : il n'y a pas de vide juridique, nous sommes en CDD, salariés de la société de portage, et travaillons pour des clients ; la différence avec une SSII (pour les informaticiens) est que nous trouvons nous-même les clients.
L'afaire que vous mentionnez "Employeur fantôme" n'est pas en réalité une afaire de portage : un paiement à la commission n'est pas un contrat de travail salarié mais un fonctionnement analogue à celui des VRP, ce qui n'est pas du tout la même chose. Répondre | Répondre avec citation | Citer
Si vous n'êtes pas d'accord avec ces deux articles, dites-le aussi et avant tout au journal Libération, puisque nous les leur avons empruntés. Répondre | Répondre avec citation | Citer
Ma réaction est bien sur les textes de Libération, et pas du tout contre Actuchomage que j'apprécie énormément et qui est très précieux. Répondre | Répondre avec citation | Citer
Une petite enquête d’Eco89… Répondre | Répondre avec citation | Citer